Comment Football Manager a bouleversé le quotidien de Watford

En attendant un plus gros poisson ?

Sponsor de l’équipe anglaise de Watford, pensionnaire de Premier League, le jeu de gestion historiquement célèbre Football Manager a une très grosse emprise sur le club anglais. Et pas que sur lui d’ailleurs.

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Un samedi pluvieux dans la banlieue nord-ouest de Londres. Le crachin laisse place à une véritable averse, par saccades, au-dessus du billard qu’est la pelouse du Vicarage Road Stadium. Bon dernier de Premier League, à la surprise générale des bookmakers, Watford se fait accrocher à domicile par Bournemouth. Ou, vu le scénario de la rencontre, a la chance de s’en tirer avec le partage des points. Derrière, sur les panneaux publicitaires, le logo et le nom de Football Manager font leur apparition de manière récurrente, histoire de promouvoir la sortie à venir de l’édition 2020, datée au 19 novembre prochain. Un hasard ? Pas du tout. Feuille de match, loge, journal du club... Quasiment tout est brandé au nom de Football Manager. Logique, puisque la simulation de gestion de football la plus addictive de l’histoire du jeu vidéo est sponsor du Watford FC.

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Que Football Manager soit implanté dans le milieu du foot est tout sauf une surprise. Les anecdotes autour du jeu et du monde du ballon rond sont légion. D’autant que le département recherches de Sports Interactive a désormais autant de légitimité que le centre de recrutement d’un club. De quatre chercheurs en 1992, 20 attributs par joueur et une base de données de 4 000 joueurs (staff compris), on est passé à plus de 1 000 scouts à travers le monde, 807 000 joueurs (et staff toujours) fichés et plus de 250 domaines d’études par joueur en 2019. Une vraie armée mexicaine, incluant des assistants scouts, pour la plupart bénévoles, supervisés par des chefs scouts et associés à un ou deux clubs. Voire parfois à des ligues entières, le tout dans le but de recueillir le maximum d’informations sur tel ou tel joueur, telle ou telle compétition, tel ou tel club.

Van Dijk avait été conseillé au club

Une base de données vendue à Everton, à Nice (même si le club ne l’a jamais reconnu officiellement), le recrutement de l’ancien défenseur des Aiglons Nemanja Pejcinovic, les histoires ne manquent pas autour de FM. Mais c’est bien celle de Watford qui nous interpelle présentement. Car ce lien fort a une histoire. Et elle est d’abord affective. Miles Jacobson, le génie derrière le nom de Football Manager, est un fan de la première heure et un amoureux transi des Hornets. À défaut d’avoir sa propre tribune – comme Elton John, président d’honneur du club – à Vicarage Road, il siège au stade avec le président et avec les honneurs qui vont avec.

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C’est l’un de ses propres scouts, chargé d’évaluer le club et de dénicher des pépites pour lui, Luke Warrington, en poste de 2012 à 2014 au plus près des Jaune et Noir, qui va lui offrir le plus beau "move" de sa vie. Alors que le président – toujours en poste -, Scott Duxbury, est en quête de partenariats et de sponsors, ce dernier, qui a également collaboré avec la formation de Portsmouth, met les deux hommes en relation. Le tour est joué : Football Manager devient sponsor du club.

À lire : On a joué quelques heures à Football Manager 2020 et le PSG y est magique

À défaut de savoir si ce nouveau pouvoir impliquait de grandes responsabilités, à savoir une pression supplémentaire et des demandes particulières – Luke Warrington nous a assuré que non et on choisira de le croire – FM a vite investi le quotidien de Watford. À l’image de l’ancien défenseur historique du club Lloyd Dewley (2001-2015), des copies ont notamment été offertes aux joueurs de l’effectif lors de la première saison de ce sponsorship. Mais plus qu’une version, un centre de vie (cuisine, salle de repos), une relation forte avec l’Académie et un sponsoring maillot (lors de la saison 2012-2013), ce sont surtout les joueurs recommandés puis recrutés par le club qui ont renforcé les liens entre les deux mondes.

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De nombreuses pépites ont été scoutés par Luke Warrington et comme n’importe quel vrai joueur de FM avec un wonderkid, ce dernier peut s’attribuer la paternité d’une partie de la carrière de ces pépites : encore au club, l’international anglais Nathaniel Chalobah, formé à Chelsea, fait partie des joueurs signés sous l’impulsion du travail de scouting de Football Manager. L’arrière droit espagnol d’Arsenal, Hector Bellerin, a fait une pige en prêt et s’est relancé chez les Hornets sous les recommandations de Luke Warrington. Plus proche de nous, les Français Etienne Capoue et Abdoulaye Doucouré ont été recrutés après un scouting minitieux et… force est de constater que pour les deux joueurs, les chercheurs à l’origine de ces deux transferts ne se sont pas trompés pour Watford.

Cela n’a pas empêché le club londonien de rater l’un des plus gros transferts de l’histoire. À l’époque où il officiait chez les Hornets, Luke Warrington avait recommandé l’achat d’un "petit" et jeune défenseur de 22 ans évoluant aux Pays-Bas, pour une somme ridicule de 5 millions d’euros, Virgil van Dijk. Mais le chef des scouts n’avait pas été convaincu par les arguments de Luke, qui voyait dans le défenseur de Liverpool, déjà à l’époque, un futur Franz Beckenbauer. "Quand il prenait le ballon et qu’il le poussait sur le terrain… se souvient celui qui officie désormais comme coordinateur des scouts sur Football Manager. A l’époque où Watford évoluait à trois défenseurs, il aurait été parfait derrière."

Arsenal également dans le giron, la Premier League un jour ?

Malheureusement, ses recommandations ne dépasseront pas le stade de l’oral. L’écrit et le futur contrat qui aurait pu être proposé au meilleur défenseur du monde n’arriveront jamais sur le bureau. Un raté qui ne fait que renforcer le savoir-faire interne chez Sports Interactive et son réseau de scouts, qui ne laissent plus indifférent. Watford n’est pas le seul club à bénéficier du soutien de Football Manager, c’est également le cas de l’AFC Wimbledon (sponsor principal), de l’équipe féminine des Queens Park Rangers mais aussi du club d’Enfield Town, équipe évoluant en Isthman Football League, un championnat regroupant les régions de Londres et du Sud-Est de l’Angleterre. Récemment, c’est le club allemand du Bayer Leverkusen qui bénéficie d’accords commerciaux avec FM, tout comme Arsenal, qui disposera cette saison de sa propre version physique du jeu, incluant l’arrivée de son logo, de ses maillots et du visage de ses joueurs.

Même la formation eSportive Hashtag United est désormais dans le "portefeuille" de Football Manager. Si la Premier League lui résiste encore (la licence est exclusive et est détenue par EA Sports, nous a-t-on rappelé dans les studios), qui nous dit que FM ne tentera pas de flairer un plus gros poisson… comme le Barça, le Real Madrid ou encore le PSG ? "Si un jour la possibilité existe, pourquoi pas, affirme Miles Jacobson. Nous examinerons alors cette éventualité mais je ne pense pas qu’à l’heure actuelle, nous soyons une entreprise suffisamment importante pour nous permettre d’aligner les sommes réclamées par ce type de club… Du moins pour le moment. Après tout, qui sait si cela ne changera pas à l’avenir ?"

Par Alix Dulac, publié le 31/10/2019

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