Entretien avec Yann Philippin, journaliste à Mediapart, qui nous raconte les coulisses des Football Leaks

"C’est le plus gros leak de l’histoire du journalisme".

70 millions de documents, 80 journalistes, des semaines d’enquête et un mois de révélations : depuis une semaine, les Football Leaks sont de retour. En France, ce sont des journalistes de Mediapart qui se chargent de décortiquer cette masse énorme de données. L’un d’eux, Yann Philippin, a accepté de nous raconter comment, depuis des mois, il épluche les comptes des clubs européens, recoupe ce qui se dit dans les réunions des instances et enquête plus largement sur les dérives du foot business.

Yann Philippin © Mediapart

Football Stories ⎜ Cela fait plusieurs mois que vous enquêtez sur le foot, mais êtes-vous un fan de foot ?

Yann Philippin ⎜ J’aime bien le foot mais je ne suis pas un grand fan. Je suis surtout les matches de l’Équipe de France pendant les compétitions de nations, comme l’Euro ou la Coupe du Monde, et je suis moins le foot de club.

On a sorti la première saison des Football Leaks en 2016, et la raison pour laquelle on m’a demandé d’y participer, c’est parce que je suis journaliste économique. À Mediapart, je suis le "Monsieur montages financiers", je m’occupe d'affaires de corruption, fraude fiscale, enquête sur les grandes entreprises… Mon rôle c’est de reconstituer et décrypter des montages financiers complexes, les bilans d’entreprises, comprendre les magouilles. Donc en 2016 on m’a demandé de faire ça, car les Football Leaks ce n’est pas du foot, mais du business !

Comment se déroule cette saison 2 des Football Leaks qui a commencé la semaine dernière ? Depuis combien de temps épluchez-vous ces dossiers, et comment travaillez-vous ?

C’est le même lanceur d’alerte, que l’on appelle John, que pour la saison 1. Il est en relation avec un journaliste du Der Spiegel à qui il a donné toutes les données et qui est le seul à le voir et à connaître son identité.

Nous travaillons avec un consortium de médias, l’European Investigative Collaborations (EIC) : on est 80 journalistes de 15 médias. C’est un boulot de titan, ce n’est pas sexy du tout : cela fait 8 mois qu’on est dessus, chez Mediapart, on est trois à plein temps quasiment. La masse est colossale : on a 3,4 téraoctets de données. C’est le plus gros leak de l’histoire du journalisme, c’est plus gros que les Panama Papers, on a 70 millions de documents à disposition.

Notre enquête se déroule en plusieurs étapes. D’abord, on cherche dans la masse de données avec une liste de mots-clés qu’on avait déjà faite pour la saison 1 : les clubs français, les joueurs qui jouent en France, tous les joueurs de l’équipe de France, les dirigeants du foot français et des instances internationales, plusieurs agents... C’est une phase ultra fastidieuse : on rentre les mots-clés et on voit ce qui sort. On a un moteur de recherches caché quelque part dans le darknet pour interroger la base de données. Le problème, c’est que plein de choses peuvent ressortir mais il se peut qu'il n'y ait rien d’intéressant.

Quand il y a quelque chose d’intéressant, on approfondit : on doit lire tous les documents, on passe en revue des milliers et des milliers de documents chacun. On essaye de comprendre, de trier les documents les plus intéressants, d’analyser les comptes, de refaire les montages financiers… J’ai passé des semaines à décortiquer les comptes du PSG par exemple, avec plein de tableaux.

Il y a un échange permanent entre les journalistes du consortium. On a une plateforme cryptée avec un chat où on échange des infos, on constitue des équipes par sujets. Il y a des sujets franco-français que j’ai faits tout seul, mais il y en a aussi d’autres plus globaux qu’on fait avec d'autres journalistes. À la fin, on fait un "wiki" qui est en fait un pré-article avec les faits bruts et la référence du document précis pour chaque fait, puis sur cette base, on écrit notre article. Tous les journalistes du réseau peuvent donc vérifier à la source ce qu’on écrit.

Il y a aussi énormément de travail de fact-checking. Chez Der Spiegel, ils ont dix fact-checkers à plein-temps. Donc quand ils s’inspirent d’un autre média pour sortir un papier, ils nous interrogent, et là c’est comme une garde à vue, il faut être armé et sûr de nos infos.

L’étape suivante, c’est la confrontation : on a confronté des dizaines de personnes, en abattant nos cartes à chaque fois. Au PSG, ils ont eu nos questions un mois à l’avance, c’était plus de dix pages de questions extrêmement précises et très pointues, sur tel chiffre, telle réunion. Le PSG savait ce qu’on allait sortir, il n’y a aucune surprise, et c’est la même chose pour tout le monde. On dévoile nos billes à tout le monde en laissant un gros délai pour répondre.

À la fin, il y a une validation juridique, car on s’attaque à des gens très riches et puissants et les papiers doivent être irréprochables.

Quelle est la révélation qui vous a personnellement le plus surpris ?

Celle qui m’a le plus choqué, c’est celle qu’on vient de sortir aujourd'hui (le jeudi 8 novembre, ndlr) sur la discrimination ethnique au PSG, où il y a eu fichage et recrutement ethnique, avec la politique de recruter des blancs en province car, je cite une conversation du chef du recrutement, "il y a trop d’Antillais et d’Africains sur Paris", ce qui est atroce. Ça s’est poursuivi pendant 5 ans, jusqu’au printemps 2018 ! Ça a été un choc d'apprendre qu’un grand club comme le PSG pouvait avoir des politiques pareilles.

Une autre chose, sur le fair-play financier et le Qatar, moi j’ai été scotché des détails de cette fraude, à quel point les contrats pouvaient être bidons, parfois rétroactifs ou avec des montants 1700 fois plus élevés que leurs valeurs, payés parfois pour une saison qui est déjà finie, avec le PSG qui décide combien il veut et qui envoie un contrat sans nom, avec juste un montant, puis le contrat revient de Doha avec un sponsor. J’allais de découvertes en découvertes.

La rédaction de Mediapart © Mediapart

Comment décidez-vous de l’ordre de sortie des révélations ? Pourquoi avoir commencé avec le PSG ?

Il est clair qu’on a choisi une des informations les plus fortes en premier, ça a été une décision prise en collaboration avec les autres médias. Le critère de la première sortie, c’était d’avoir des sujets très forts avec un vrai intérêt européen, qui intéressent les fans de foot dans tous les pays. Il y a donc eu le fair-play financier avec le PSG et Manchester City, le cartel des quatre clubs, la Juventus, le Barca, le Real et le Bayern, qui ont dicté leurs codes à l’UEFA, et les turpitudes de Gianni Infantino, avec une enquête pénale ouverte en Suisse après nos révélations.

On a décidé de l’ordre pour que ça ait une cohérence, on n’a pas mis tous les gros sujets au début, on procède par thème car on pense que c’est important que les histoires puissent vivre et susciter le débat. Après le FPF, on passera à autre chose, avec plusieurs révélations sur un même sujet, pour que ça ait du sens.

Il y aura des révélations sur d’autres clubs français ?

Je n’ai rien le droit de dire sur les révélations futures ! Mais dans la 2e semaine de révélations qui commence demain (vendredi 9 novembre, ndlr), il y aura beaucoup d’autres choses.

Est-ce que vous vous attendiez à ce que Platini soit directement impliqué dans ces affaires ?

Non, j’en n’avais aucune idée ! Je ne le savais pas, et on ne savait pas non plus qu’il y aurait autant de choses sur les instances, sur les systèmes. La première saison des Football Leaks était très axée sur les dérives individuelles, là on est sur quelque chose de plus systémique, sur les clubs, les instances, l’UEFA, tout le système fou du foot avec sa folie des transferts, du dopage financier, comment les plus forts dictent leurs lois, car on a eu des données là-dessus, ce n’est pas un choix de notre part, ce sont des choses qu’on n’avait pas avant. Mais oui, sur Platini j’ai été très surpris, aussi du fait qu’au PSG, ils ne le nomment pas, c’est un peu comme Voldemort, celui dont on ne doit pas prononcer le nom, ils l’appellent "le top guy", c’est quand même assez étrange.

Avez-vous déjà reçu des menaces à cause de votre investigation ?

Non, mais on a des réactions très dures, surtout des fans du PSG. Ce sont des réactions qui souvent ne sont pas rationnelles, et que je peux comprendre : ce sont des fans, et ils ont du mal à entendre et accepter ce qu’on écrit. Mais c’est le foot, il y a beaucoup de passion, et ce n’est pas toujours évident d’avoir un débat serein autour de ces thèmes.

Justement, j’allais vous demander si vous compreniez les critiques des supporters parisiens qui pensent que vous tentez de "déstabiliser" le club ?

Je comprends leur réaction, mais leur ligne est extrêmement faible, c’est le problème… Très souvent, on est au niveau café du commerce, on nous dit "oui mais d’autres l’ont fait donc pourquoi pas le PSG" ou "oh la la pourquoi vous parlez du PSG et pas des autres". Ce ne sont pas des arguments rationnels, et c’est vrai qu’il y a chez certains la difficulté de voir les choses en face.

Toutes ces enquêtes ne vous ont pas dégoûté du foot pour autant ?

Non, pas du tout ! Parfois on a un peu plus de mal, mais ça ne m’a pas empêché de regarder la Coupe du Monde alors que j’étais en pleine enquête, et de me réjouir de la victoire de la France !

Le dossier Football Leaks est disponible ici. 

Que des N'Golo Kanté dans ma team.