CASABLANCA, MOROCCO – JULY 29: Fans of Raja Casablanca support their team ahead of the CAF Champions League Group A match between Raja Casablanca and ASEC Mimosas at Stade Mohammed V in Casablanca, Morocco on July 29, 2018. Jalal Morchidi / Anadolu Agency

Au Maroc, les ultras donnent de la voix pour raconter une jeunesse désabusée

Dans un Maroc où les tribunes des stades offrent un rare espace d’expression, les ultras ne cessent de faire parler d'eux.

Ceux du Raja Casablanca émeuvent actuellement tout le Royaume avec leur dernier chant baptisé "F’Bladi Delmouni" ("Opprimé dans mon pays"). Créée en mars 2017 par le groupe musical des ultras du Raja, Gruppo Aquile (Groupe des Aigles), cette chanson rencontre aujourd’hui un succès viral dans un contexte gangrené par les inégalités sociales. Avec des paroles simples et efficaces, le chant revient sur le désespoir d’une jeunesse désabusée :

"Dans ce pays, on vit dans un nuage d’ombre
On ne demande que la paix sociale (....)
Ils nous ont drogués avec le haschich de Ketama
Ils nous ont laissés comme des orphelins
À attendre la punition du dernier jour (...)
Des talents ont été détruits par les drogues que vous leur fournissez
Comment voulez-vous qu’ils brillent ?
Vous avez volé les richesses de notre pays
Les avez partagées avec des étrangers
Vous avez détruit toute une génération…"

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Un tel chant dérange, et donne des sueurs froides au ministère de l’Intérieur. D'autant que ces dernières années, les ultras n'étaient plus les bienvenus dans les stades marocains, après le décès de deux supporters en avril 2016 et la décision administrative de dissoudre les groupes ultras. 

Autorisés à remettre les pieds au stade depuis avril, "les ultras du Raja vont continuer à être la voix du peuple en interprétant des chants osés qui touchent les jeunes au-delà des stades", prédit Hicham qui a rejoint les ultras du club casablancais, en 2006, à 16 ans. "Si tu es de la classe moyenne ou pauvre, tu te retrouves forcément dans les paroles de ce chant", renchérit un ultra marocain qui a préféré garder l’anonymat pour des raisons professionnelles.

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Pour mieux comprendre la philosophie de ces supporters jusqu’au-boutistes, il convient de rappeler certains secrets de polichinelle les concernant. Les ultras sont pour le football local ce que la trap est pour le rap français : un véritable levier de développement. Malgré le faible niveau du championnat, la Botola Pro, qui n’attire pas des foules, les ultras, nichés dans leur virage, brillent par leur sens du spectacle. Chaque match de leur équipe est, pour eux, l’occasion de mettre l’ambiance à coups de tifos géants et de chants assourdissants. De quoi leur permettre de se distinguer dans un championnat parallèle, celui des tribunes, où les meilleurs n’encouragent pas forcément les plus grosses équipes.

Supportérisme à l’extrême

Lancés au Maroc en 2005, les ultras sont aujourd’hui implantés dans les quatre coins du Royaume : les Green Boys du Raja, les Winners du Wac, les Ultras Askary du Far, les Helala Boys de Kenitra, les Matadores de Tetouan, les Hercules de Tanger, les Imazighen d’Agadir, les Ultras Shark de Safi... Pour se financer, ils commercialisent des produits dérivés : écharpes, casquettes ou encore bannières. Ces goodies frappés du nom de leur groupe, et non pas celui du club, rencontrent un grand succès. L’argent récolté leur permet de financer la confection des tifos et les déplacements avec leur équipe, au Maroc ou ailleurs.

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Inspirés du modèle italien, les ultras se disent apolitiques. Mais comme le football est une sorte de miroir qui reflète l’état de la société, il est très fréquent que l’actualité du pays influence les messages scandés dans les tribunes. En 2015 par exemple, un chant anti-mouvement "Je suis Charlie" pouvait retentir dans les tribunes du Raja. 

La concurrence est rude entre les différents groupes de supporters qui veulent tous écrire le meilleur chant possible. Et à l’époque du printemps arabe, les Ultras Askary sont carrément descendus dans la rue pour protester et scander des slogans anti-makhzen, l’appareil royal. Depuis, les autorités et les pouvoirs publics n’ont visiblement pas encore réussi à comprendre la dynamique de ces groupes de supporters de plus en plus développés.

Alors que les Marocains grognent contre la cherté de la vie depuis avril dernier en boudant plusieurs marques pour des prix jugés excessifs, les ultras formulent des revendications sociales, et bien plus encore. Abderrahim Bourkia, sociologue et auteur d'un ouvrage sur la violence dans les stades, Des Ultras dans la ville : étude sociologique sur un aspect de la violence urbaine, précise :

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"Les supporters marocains sont les mêmes, ils vivent avec des inquiétudes socio-économiques et un lot de frustrations. Une large frange de la jeunesse se cherche et subit les aléas de la précarité et le manque de perspectives."

Des propos qui trouvent écho dans le dernier rapport du Conseil économique, social et environnemental (CESE). On y apprend notamment que le décrochage scolaire concerne deux jeunes Marocains sur trois et que le taux de chômage des 15-34 avoisine les 20%.

Des porte-voix contre le système

Si les ultras marocains ne sont généralement pas motivés par la violence, la plupart d’entre eux ont connu des scissions qui ont mené à la création de plusieurs autres groupes de supporters. Mais l’histoire de ces mouvements a failli tourner court, suite aux actes de violences qui ont perturbé le match entre le Raja Casablanca et le Chabab Rif Al Hoceima en mars 2016. Dans la foulée, le gouvernement avait interdit les ultras dans tous les stades du Royaume.

Mais sans les supporters, les stades étaient vides. Le Maroc a néanmoins profité de sa candidature pour l’organisation de la Coupe du Monde 2026 pour revoir sa politique de contrôle du supportérisme. Deux ans après les avoir bannis, le pays aux mille et un visages a fini donc par autoriser le retour de ces groupes de supporters sous certaines conditions comme se tenir loin de toutes sortes de violences et éviter toute provocation envers les supporters adverse.

Aujourd’hui encore, les tifos et les slogans à connotation politique sont interdits dans les stades marocains. Mais cela n’a pas empêché les Matadores de Tetouan de conspuer l’hymne national, en marge du match opposant le Moghreb Athlétic Tétouan au Kawkab de Marrakech. Une situation inédite qui s’explique par la mort de Hayat, une jeune Marocaine qui a été abattue par la marine royale alors qu’elle tentait de migrer illégalement vers l’Europe.

Dans un Maroc où 46 % de la population a moins de 15 ans, les ultras peuvent sans doute s’accaparer un espace abandonné par les associations et les partis politiques. S’ils se font déjà les porte-voix d’un engagement contre le système, ils doivent désormais jouer un rôle socialisateur et contribuer à la construction identitaire de leurs plus jeunes membres. Et là, on pourrait parler de la plus belle et la plus pacifiste des révolutions.

Par Badr Kidiss, publié le 26/10/2018

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