Brazil’s football player Marta gives a press conference ahead of the 2014 FIFA Ballon d’Or award ceremony at the Kongresshaus in Zurich on January 12, 2015. AFP PHOTO / FABRICE COFFRINI / AFP PHOTO / FABRICE COFFRINI

Pour The Players' Tribune, la Brésilienne Marta écrit une lettre à celle qu'elle était à 14 ans

Marta est par beaucoup, et à juste titre, considérée comme la meilleure footballeuse au monde. La Brésilienne, qui a également pris la nationalité suédoise, a été sacrée 5 fois de suite meilleure joueuse FIFA entre 2006 et 2010 et elle a été meilleure buteuse 3 fois du championnat américain, 4 fois du championnat suédois. Dans The Players' Tribune, la joueuse a adressé une lettre à la jeune fille qu'elle était à 14 ans. Des confessions touchantes et des conseils qui pourraient inspirer beaucoup d'ados ambitieux. 

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"Chère Marta de 14 ans,

Monte dans le bus.

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Je sais ce que tu penses. Je sais ce que tu ressens.

Ne pense pas à tout cela... Combien tu es effrayée... Combien tu es nerveuse... Combien tout le monde te dit que tu ne peux pas le faire... Que tu ne devrais pas le faire...

Ne pense pas à tout cela.

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Monte juste dans le bus.

Ce bus te conduira pendant trois jours jusqu'à Rio de Janeiro.

Ce bus laissera derrière toi ta famille et les 11 000 personnes de Dois Riachos. Ce bus laissera les chemins de terre pour les campagnes verdoyantes, les montagnes puis la ville.

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Ce bus va te conduire vers ton rêve, ton rêve de devenir footballeuse professionnelle.

Et il va t'emmener vers beaucoup plus.

Il va t'emmener vers des Coupes d'Europe, des Coupes du Monde, des Jeux Olympiques, des Prix de la Meilleure Joueuse du Monde (ça n'existe pas encore).

Il va t'emmener vers des stades où tu pourras jouer devant des dizaines de milliers de personnes.

Il va t'emmener dans des endroits où des maillots et des chaussures seront faits juste pour toi.

Il va t'emmener dans le monde entier, et ton arrivée signifiera quelque chose. Tu feras partie de la construction du football féminin aux États-Unis. Tu feras partie d'un nouveau club à Orlando.

Tu feras partie de ceux qui rendront le football accessible aux filles, puisqu'il ne l'est pas encore. 

Je sais, en ce moment, que tu ne peux pas voir tout cela. Et c'est une décision difficile de monter dans le bus. Tu ne sais même pas ce qui se passera lorsque tu arriveras à Rio. Mais crois-moi quand je dis que, après tout ce que tu as déjà fait, tu peux le faire.

Tu t'es déjà battue, Marta. Tu es plus forte que tu ne le penses.

En grandissant dans une petite ville comme Dois Riachos, tu t'es distinguée. Mais pas pour ton talent. Non, on t'a lancé des regards bizarres et des commentaires méchants tous les jours juste parce que tu étais une fille. Une fille qui aimait le football.

Il n'y avait pas d'autres filles dans cette ville qui jouaient au football... et les gens ont tout fait pour que ta maman le sache.

"Elle n'est pas normale".

"C'est étrange pour une fille de jouer."

"Pourquoi la laissez-vous faire ?"

Il semble que Mãe n'était pas là pour toi. Et d'une certaine façon, elle ne l'était vraiment pas. Après que ton papa soit parti quand tu étais un bébé, elle devait s'occuper de quatre enfants. (...) Donc, tu ne l'as jamais vraiment vue. Elle n'a jamais vraiment eu la chance de venir à tes matches ou de te regarder jouer.

Mais elle est là pour toi. Parce qu'à chaque fois que quelqu'un en ville s'approchait d'elle, elle lui disait toujours la même chose.

'Laissez-la être ce qu'elle est'.

(...) Elle n'était pas là pour te montrer autre chose. Pour te montrer comment 'être une fille'. Donc tout ce que tu sais faire, c'est regarder du football à la télévision et rêver un jour de devenir pro. Tout ce que tu sais faire, c'est grandir et jouer avec les garçons de ta ville.

Mais, seulement quand ils te laissent.

Parce qu'ils avaient toujours ce plan stupide. Tu pouvais jouer, disaient-ils, mais seulement dans une équipe avec les joueurs du quartier qui n'étaient pas très forts.

Ce n'était pas grave.

'Je vais jouer avec n'importe qui', tu leur disais à chaque fois.

Et ce n'était pas grave. Parce que même lorsque tu étais avec les garçons qui ne jouaient pas très bien, tu gagnais. Tu dribblais vite, tu jouais dans des petits espaces et tu pensais vite.

Et tu leur montrais ça. À. Chaque. Fois.

Tu leur montrais que tu étais une fille, et que tu pouvais jouer au football (...)

Tu te souviens de ce tournoi, il y a seulement quelques semaines ? Lorsque ton équipe de Dois Riachos a joué à Santana do Ipanema pour une coupe régionale ? Tu avais déjà joué dans ce tournoi, tu avais même été reconnue pour ton talent comme l'une des meilleures joueuses.

Mais ça ne comptait pas.

Parce que cette année, un entraîneur d'une autre équipe a déclaré que s'ils devaient jouer contre toi, il ne ferait pas jouer son équipe.

'Ce n'est pas un endroit pour les filles', a-t-il déclaré.

J'aimerais dire que les organisateurs ou que ton équipe t'ont défendue. Mais on sait que ce n'est pas comme cela que ça marche. Ça ne s'est pas passé comme ça. Donc, tu as été exclue du tournoi. (...)

Sortez la jeune fille.

Et les garçons peuvent jouer.

Tu te souviens toujours des larmes qui apparaissaient dans tes yeux ?

Je sais que cela n'a pas de sens pour toi en ce moment. Je connais la question que tu te poses tous les jours.

Pourquoi Dieu me donnerait-il ce talent si personne ne veut que je joue ?

Mais utilise cela. Utilise cela comme une force et comme une motivation.

Utilise-le pour te battre, Marta. Bats-toi pour prouver que tout le monde a tort - tous ceux qui pensent qu'il n'y a pas de place pour les filles sur le terrain.

Lutte contre leurs préjugés. Lutte contre le manque de soutien. Lutte contre tout cela - les garçons, les gens qui disent tu ne peux pas.

Bats-toi.

Se battre pour être acceptée.

Parce que nous savons toutes les deux qu'il ne suffit que d'une personne pour changer les choses. C'est pourquoi tu es là en ce moment, debout devant ce bus, n'est-ce pas ? Il y a un homme nommé Marcos, il vient de Rio, avec ton cousin Roberto et ton ami Luiz Euclides. Marcos connaît des gens et ils se sont arrangés pour que tu puisses aller à Rio avec une chance de faire un test avec l'équipe féminine de Vasco da Gama.

Ce test n'est même pas garanti, mais c'est déjà ça. Et c'est plus que ce que tu aurais pu avoir si tu étais restée à Dois Riachos (...)

Le football sera ton moyen de t'en sortir, ce sera ton chemin vers le succès, le bonheur. Cela n'a pas été facile, mais, crois-moi, les choses changeront.

Mais d'abord, tu devras attendre un peu plus longtemps lorsque tu arriveras à Rio. Tu resteras dans un appartement là-bas avec Marcos et sa famille alors que tu attends un appel pour un test. (...)

Un jour passera.

Pas d'appel.

Le lendemain arrive.

Le téléphone ne sonne pas.

Un autre jour.

Toujours aucun appel.

Tu te demanderas pourquoi tu es venue ici, sans aucun essai, même garanti. Seulement de l'espoir.

Tu dois juste patienter. Encore quelques jours, mais tu seras enfin appelée.

"C'est aujourd'hui", le club te dira.

Et tu vas prendre tes crampons et te diriger vers le terrain. Lorsque tu y arriveras, tu verras quelque chose que tu n'avais jamais vu avant.

Un terrain avec des femmes qui jouent au football (...)

Mais ta timidité prendra le relais. L'équipe senior est là avec l'équipe U19, que tu dois rejoindre pour un essai. Et même si tu es finalement entourée d'autres filles qui jouent au football, tu te sens encore un peu... différente. Ce sont des personnes plus âgées, des citadines. Elles sont cool, elles sont pro.

Toi ?

Tu es une maigrichonne de 14 ans, issue d'une ville pauvre avec un accent du nord (...)

Tu ne diras rien, tu auras trop peur qu'elles se moquent de ta façon de parler. Donc, tu feras ce que tu as toujours fait.

Laisse ton football parler pour toi. Exprime-toi sur le terrain.

Et lorsque tu entreras sur le terrain, ta première touche de balle sera un tir fort qui fera tomber la gardienne quand elle essayera de l'arrêter.

Et la balle roulera dans le but.

Les têtes se tourneront vers toi. Mais les regards ne seront pas les mêmes qu'à la maison. Ils ne te regarderont pas pour te demander : pourquoi tu es là ?

Non, cette fois, ils se demanderont : es-tu réelle ? 

Et quelqu'un va enfin parler. Ce sera Helena Pacheco, coordinatrice de l'équipe féminine senior.

"Nous la voulons avec nous".

Avec nous (...)

Mais ce n'est que le début, parce que tu vas faire partie d'autre chose. Tu vas faire partie du changement du football féminin (...)

Le football va grandir, et tu seras toujours là. La Confédération brésilienne de football lancera une ligue nationale pour les femmes. Au cours de sa première année, tu seras MVP du Championnat des moins de 19 ans.

Ce sera dur (...) Mais, tu seras professionnelle. 

Je veux que tu t'en souviennes. Parce que c'est important. (...)

Tu vas être appelée en équipe nationale. Et finalement, obtenir un autre contrat à Belo Horizonte.

Tu vas aller à la Coupe du Monde U19 en 2002 au Canada. Tu vas aller à la Coupe du Monde Féminine en 2003 aux États-Unis.

Et puis quelque chose d'étrange se produira.

Une chaîne de télé suédoise fera un reportage sur Robinho, qui a joué à Santos. Mais ils ajouteront également quelque chose sur le foot féminin.

'Il y a une jeune joueuse prometteuse dans l'équipe féminine nommée Marta Vieira da Silva ...'

Et vous recevrez un appel de Suède ....

'Bonjour? Oui, je suis Odin Barbosa, et je travaille avec le président d'Umeå IK. Et nous voulons que vous signiez chez nous...'

Odin te parlera en portugais. Donc, tu penseras que c'est une blague. Pourquoi quelqu'un en Suède vous appellerait-il ? Et pourquoi parler en portugais ? Tu ne sais même pas placer la Suède sur une carte. Bien sûr, tu as joué contre eux, mais tu ne sais rien du pays. Mais peu importe ce que dit ce type, et qui il prétend être.

'Allez-vous faire foutre'

Ouais ... Fais-moi une faveur, réfléchis à une meilleure réponse, ok ? Et écoute Odin. Parce que ce n'est pas une blague. C'est ce que tu découvriras lorsque le journaliste suédois qui a fait le reportage te dit que ce type est réel.

Et ce club, Umeå IK, est aussi réel.

Je sais que tu ne me croiras pas quand je le dirai, mais ce nouveau pays, différent, va devenir une deuxième maison pour toi. Tu ne le ressentiras probablement pas quand ton avion atterrira et il fera si sombre que tu te demanderas si tu peux vraiment jouer au football ici.

Tu vas penser : 'Qu'est-ce que je fais ici ?'

Ce que tu fais, c'est que tu es en train de prendre l'une des meilleures décisions de ta vie. Le football féminin... c'est... différent ici. C'est pris au sérieux. Tu vas vraiment devenir une athlète en Suède. Honnêtement, si tu ne vas pas en Suède, tu ne deviendras jamais la joueuse que tu es. (...)

Apprends-leur, Marta - comment improviser, comment s'exprimer.

Et écris l'histoire.

Une Ligue des Champions .... Sept titres de championnat ... Un but à la 87e minutes pour remporter la Coupe suédoise ... Une autre Coupe suédoise.

Et puis continue, partout dans le monde, à jouer au football (...)

Tu rentreras chez toi. Ce sera en 2006 et tu viens alors de gagner le Prix de la meilleure joueuse FIFA de l'année pour la première fois. (C'est vrai, ce n'est que le premier). Il y aura plein de gens qui t'accueilleront à la maison. Tout le monde veut voir l'héroïne qui est revenue dans sa ville natale (...)

Tu ne seras plus rejetée. Les mêmes personnes qui disaient que tu étais bizarre, que tu ne pouvais pas jouer - que tu ne devais pas jouer - applaudiront au fur et à mesure.

Tu es une femme. Et tu es footballeuse. 

Je sais que tout cela te semble si loin maintenant, debout sur la route, en regardant ce bus. Mais tout va bien là-bas. Et la première étape est à seulement 2 000 kilomètres.

Crois en toi. Crois en ton instinct. Et tu découvriras simplement pourquoi Dieu t'a donné ce talent.

Tu ne te poseras plus de question. Et plus personne ne t'en posera.

Monte dans le bus.

Marta"

Par Lucie Bacon, publié le 25/08/2017

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