French Emmanuel Petit jubilates after scoring the 3rd goal for his team, 12 July at the Stade de France in Saint-Denis, near Paris, during the 1998 Soccer World Cup final match between Brazil and France. France won the title for the first time, beating Brazil 3-0. (ELECTRONIC IMAGE) AFP PHOTO ANTONIO SCORZA / AFP PHOTO / ANTONIO SCORZA

Entretien avec Emmanuel Petit : "Peut-être que si je vivais dans un autre pays, j'aurais fini en taule !"

Après plus de 15 ans de professionnalisme, rien n'a changé. Depuis son but en finale de la Coupe du Monde 1998, la longue crinière blonde est toujours là, tout comme son franc-parler, qui lui cause parfois des torts.

Pourtant, à l'occasion de la sortie de son nouveau livre, Mon dictionnaire passionné de l'Équipe de France, Emmanuel Petit, bientôt 47 ans au compteur et aujourd'hui membre de la Dream Team RMC/SFR Sport, assume tout. Il y évoque ses nombreux souvenirs sous le maillot bleu, mais aussi la face sombre du football, d'hier et d'aujourd'hui. Avec toujours autant de franchise.

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2018 va marquer les 20 ans de la victoire en Coupe du Monde 1998, et tu sors un livre avec beaucoup de souvenirs. On a l'impression que celui de cette finale en particulier est encore omniprésent chez toi. 

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Oui, évidemment, puisqu'il fait partie intégrante de qui je suis, de ce que j'ai fait. Mais surtout, je suis tous les jours amené à croiser énormément de gens, que ce soit en France ou à l'étranger, qui me ramènent toujours à cette fameuse date du 12 juillet. C'est un souvenir qui restera jusqu'à la fin de mes jours.

C'était donc important de sortir ce livre ?

Oui, les 20 ans ont lieu l'année prochaine, et d'ailleurs on jouera un match à cette occasion, au Stade de France, face au Brésil. Je pense que ce sera probablement le dernier match durant lequel on nous verra jouer ! Mais c'est important, oui, car j'ai vécu en Équipe de France pendant très très longtemps. J'ai commencé très tôt, et même si j'ai eu un passage à vide pendant quelques années, puisque j'ai connu la période très compliquée de l'Équipe de France, j'ai aussi joué pendant la plus belle. C'était donc aussi une façon à moi d'apporter mon témoignage sur ce que j'ai vécu, et sur mon attachement aux Bleus.

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"La non-sélection de Benzema ne me choque pas"

Dans ce livre, on sent vraiment l'immense amour que tu portes pour l'Équipe de France. Tu penses qu'il est plus rare à trouver aujourd'hui ?

C'est difficile à dire. Je ne veux pas pointer du doigt la génération actuelle. À notre époque aussi, on faisait des bêtises, tout comme les générations précédentes. Le problème, c'est qu'on n'était pas autant médiatisés qu'aujourd'hui. Maintenant, avec les réseaux sociaux et les nouveaux moyens de communication, on a cet effet de loupe en permanence. On était plus protégés auparavant, et les époques ne sont pas différentes.

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D'accord, mais tu dis dans ton livre que tu ne comprenais pas la non-sélection de Benzema, qui ne clame pas non plus haut et fort son amour du maillot bleu.

Elle ne me choque pas puisqu'à la base, elle a été fondée sur des critères sportifs. Après, il y a eu ses démêlés avec la justice qui ont traîné en longueur pendant quasiment deux ans. Dans le livre, j'utilise une phrase très symbolique. Je dis qu'il y avait un clou déjà planté, et que Benzema a juste pris le marteau pour l'enfoncer. Il faut dire qu'il n'a jamais trop fait pour apaiser les choses, notamment avec ses déclarations avant l'Euro. Ce que je regrette dans cette histoire, c'est la communication hasardeuse : on a un silence presque assourdissant sur les réelles raisons de sa non-sélection. Donc, même si je considère que le Benzema du Real n'est pas le même qu'en Bleu, c'est un gâchis, et c'est dommage de ne plus le voir.

 

Photo : Hugo Sport

Tu relèves souvent que tout est décuplé aujourd'hui, avec les réseaux sociaux, l'économie du football... Tu penses que tu aurais pu survivre en 2017 en menant la vie que tu avais ?

Oui, bien sûr. Je n'ai pas attendu 98 pour péter les plombs, hein. J’avais déjà pété les plombs bien avant, pour différentes raisons, qui étaient peut-être inhérentes au terrain d'ailleurs. Mais aujourd'hui, quand on voit la notoriété des mecs et les sommes qui sont en jeu, c'est difficile pour un gamin de gérer à la fois la célébrité, et à la fois l'argent. Avec le contexte qu'il y a aujourd'hui, c'est dur de garder les pieds sur terre... Dans cette société où l'image est devenue tellement importante, un simple phénomène peut prendre une ampleur colossale au point de vue médiatique, alors que ça pouvait être éphémère à une certaine époque. Mais c'est pour ça que je ne veux pas faire une comparaison intergénérationnelle. Les époques ne sont pas comparables.

Tu parles aussi de l'immense supporter que tu étais enfant, devant l'équipe de France des années 80. Retrouve-t-il cet enthousiasme aujourd'hui devant la cuvée 2017 de l'équipe de France ?

Ah mais oui, bien sûr. Mais dans les deux sens. Ce qui s'est passé à Knysna m'avait profondément meurtri alors que je n'étais qu'un simple supporter, même si mon passé me lie à l'Équipe de France. Mais aujourd'hui, je regarde ce qui se passe avec beaucoup d'excitation, et même d'émerveillement pour certains joueurs à la précocité assez exceptionnelle. Donc oui, je suis très content et ravi de voir qu'on a un réservoir très important aujourd'hui.

"Je suis intimement persuadé qu'avant de connaître de grandes victoires, il faut connaître de grandes défaites"

Knysna, justement, parlons-en. Une déroute dont tu parles aussi dans ton livre. Tu dis même qu'en Équipe de France, une génération enchaîne toujours une grande victoire après un échec cuisant.

Bien sûr, c'est ce que nous avons connu aussi avec la défaite contre la Bulgarie. On a été absent de deux Coupes du Monde consécutives (1990, 1994), et on a connu l'affaire VA-OM dans le même intervalle. Ça ne nous a pas empêché pour autant de gagner la Coupe du Monde 98 derrière, puis l'Euro 2000. Ça me rappelle les Italiens en 2006, qui gagnent le Mondial alors qu'ils traversent une période gangrénée par les affaires de corruption. Je suis intimement persuadé qu'avant de connaître de grandes victoires, il faut connaître de grandes défaites.

Vraiment ?

Oui. Mais dans n'importe quel métier, attention. Une trajectoire n'est jamais linéaire. Elle est toujours parsemée d'embûches, d'obstacles et de problématiques parfois difficiles à surmonter. Parfois, on se plante royalement, et on commet de graves erreurs. Mais cela ne veut pas dire pour autant qu'il faut s'arrêter. Quand on a un genou à terre, la vie t'appelle. Elle te demande de te relever. Le sport est une formidable école de la vie pour ça. Alors quand t'es sportif de haut niveau, ce n'est pas concevable de t'arrêter sur le bas-côté quand tu as connu un échec. C'est impossible.

"La Corée du Sud demi-finaliste de la Coupe du Monde, il faut qu'on m'explique !"

Toute ta carrière, tu as toujours été franc. Tu es peut-être même le champion du monde 98 qui cache le moins de choses, notamment sur lesquelles tu as des soupçons... Tu en as eus sur les titres de l'OM dans les 90's, sur l'arbitrage de Brésil-Croatie en 2014, sur la victoire des Bleus en Coupe du Monde 1998...

(Il coupe) Alors pour la Coupe du Monde, soyons clair. Je n'ai pas émis de soupçons. J'ai amené une réflexion. C'est très important de le clarifier. J'ai parlé d'une interrogation, et beaucoup se sont précipités et ont fait un raccourci que je n'avais jamais fait, pour travestir mes propos et dire que j'avais accusé les instances sportives. Alors non, j'ai juste donné une hypothèse par rapport au scandale de la FIFA à l'époque. J'ai quand même le droit d'avoir cette réflexion là. Par contre j'ai peut-être eu tort de la révéler publiquement. C'est sûr que quand tu sors une déclaration comme celle-là, les snipers sont prêts à dégainer au cas où.

Et donc là, c'est sur la Corée du Sud, demi-finaliste en Coupe du Monde 2002, que tu émets des soupçons de dopage.

On n'a aucune preuve évidemment, et ce que j'avance n'engage que moi. On en a discuté avec beaucoup de mes anciens coéquipiers, à l'époque, et encore aujourd'hui. Légitimement, on peut se poser la question d'une nation qui n'existait presque pas sur la carte mondiale du football, qui n'a jamais eu de résultat conséquent, et qui n'a que rarement été présente dans une Coupe du Monde. D'un coup, ils organisent le Mondial et deviennent demi-finalistes ! Alors faut qu'on m'explique : tu peux t'entraîner physiquement pendant dix ans pour une compétition, cela ne veut pas dire que tu seras forcément meilleur. Physiquement, tu tiendras peut-être le coup, mais tactiquement et techniquement, dans l'utilisation du ballon....

Et vous les jouez en match amical d'ailleurs.

On les a joués avant la Coupe du Monde, oui. Alors peut-être qu'on était cramés physiquement, aussi. D'ailleurs on perd Zizou sur blessure sur ce match-là. Mais ça ne peut pas simplement expliquer la dimension athlétique des ces joueurs-là à ce moment, qui étaient de parfaits inconnus avant le match... Après, cela n'engage que moi, ce n'est que mon avis et je l'assume.

Lors de ta première sélection face à la Pologne en 1990, tu déclares "ne pas mériter ta place en Équipe de France", avant de te faire taper sur les doigts ensuite... Pour toi, ton "humilité sincère dérange". Tu penses que tu es trop honnête ?

Alors là-dessus, je vais également être très clair. Pendant plus de 15 ans en pro, j'ai toujours été franc dans mes interventions médiatiques, même si, évidemment, il a fallu un peu édulcorer tout ça, polir les bords, arrondir les angles. Mais aujourd'hui, j'approche de mes 47 ans, et sincèrement, je le dis sans vanité : il n'y a rien de criminel dans ce que je dis. On ne parle que de football, il y a des choses beaucoup plus importantes que cela. Je ne fais pas de politique, alors ce que je dis, je le pense. Et ce que je pense, je l'assume. Après, si ça ne plaît pas aux gens... On est 7 milliards sur terre, y a plus de 300 chaînes sur le câble, vous avez le droit de zapper, vous avez le droit de ne pas m'écouter. Maintenant, j'ai aussi le droit de m'exprimer, puisqu'apparemment on est encore dans une démocratie je crois, non ? Il y a aussi des gens qui luttent pour la liberté d'expression, donc j'ai encore cette chance-là de m'exprimer. Peut-être que si je vivais dans un autre pays, je serais déjà en taule.

D'ailleurs, tu n'épargnes pas Noël Le Graët, avec qui tu avoues qu'il y a une détestation mutuelle.

Ce n'est pas un secret de polichinelle, d'ailleurs je ne m'en cache pas. Pourquoi mentirais-je ? Je pense que Noël Le Graet est un bon président de la Fédé, ça marche plutôt bien. Mais si l'institution marche bien, cela ne veut pas dire que tout va bien. Il y a des choses qui me sortent toujours des yeux. C'est un homme compétent, par sa position, depuis très longtemps, avant même d'être président de la FFF. Il est un des hommes les plus importants et influents du football français. Mais il y a encore des choses qui me semblent encore dater d'un ancien temps et qui ne devraient plus exister aujourd'hui : le copinage, le mode de scrutin anti-démocratique, les clubs amateurs qui souffrent de plus en plus et mettent la clé sous la porte avec beaucoup de bénévoles... Mais ce n'est pas tout. Au niveau des arbitres aussi, il y a des problèmes, la formation des entraîneurs c'est pareil... Enfin bref, il y a tellement de choses sur lesquelles je ne rejoins pas Noël Le Graet et je trouve qu'il y a un peu un immobilisme à ce niveau-là. 

Tu penses qu'on se cache encore trop derrière les résultats ?

Pour l'équipe A en tout cas, oui. Ne me parle pas des Espoirs, il ne se passe jamais rien avec eux. Si tu regardes les Espoirs des autres nations, ce sont toujours les mêmes qui remportent les trophées : Espagne, Allemagne, Angleterre... Alors qu'on les a souvent battus chez les plus jeunes ! Ce sont des équipes qui ont des résultats en A donc on doit avoir cette continuité là. On y arrive en U17 ou U19, et pas en Espoirs. Il faut garder ce fil conducteur.

Par Sacha Dahan, publié le 19/09/2017

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