ISTANBUL, TURKEY – OCTOBER 17: Aurelien Chedjou of Galatasaray celebrates after scoring during the Turkish Spor Toto Super League football match between Galatasaray and Genclerbirligi at TT Arena in Istanbul, Turkey on October 17, 2015. Oktay Cilesiz / Anadolu Agency

Aurélien Chedjou : "Pour moi, les supporters turcs font partie des meilleurs au monde"

Son image reste à jamais associée à la lériode la plus faste de l’histoire du LOSC. Mais l’histoire d’Aurélien Chedjou est bien plus riche que cela et s’est écrite en plusieurs chapitres.

Aujourd’hui à Galatasaray, le défenseur camerounais a connu un parcours tortueux où il a été question de déracinement, de multiples déconvenues et de dépassement de soi. Entretien fleuve avec une force tranquille.

Football Stories | L’une des dernières images marquantes de toi en Ligue 1, c’est ce petit pont que tu avais mis à Zlatan Ibrahimović qui, beau joueur, en avait rigolé (1-0, janvier 2013). On peut dire que tu avais soigné ton départ de la France…

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Aurélien Chedjou | Même aujourd’hui, les supporters de Galatasaray m’en parlent. Ils m’envoient des vidéos sur mon Twitter ou mon Instagram. C’est vrai que ce sont toujours des images qui font plaisir mais c’est derrière moi tout ça. Zlatan sourit sur l’action parce qu’il sait que ça fait partie du jeu. C’est un grand champion, il l’a bien pris alors qu’il était sûr d’avoir le ballon [sourire]. Ça a prouvé que nous aussi, défenseurs, pouvons faire ce genre de geste aux attaquants. Ça fait toujours plaisir.

Ta réputation commençait à te précéder puisque avant un match contre l’OL, Lisandro Lopez t’avait dit qu’il avait peur de se prendre un petit pont…

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Peur, c’est peut-être un bien grand mot. Mais on en a rigolé et quand on s’est salué, il m’a dit : "Tu n’essaies pas le petit pont aujourd’hui, hein. Je t’ai à l’oeil". La semaine suivant le match contre le PSG, j’en avais fait un autre à Darío Cvitanich, qui était à Nice. Finalement, je n’en ai pas fait à Lisandro et j’ai juste pris son maillot à la fin.

Depuis que tu as rejoint la Turquie et Galatasaray, quelles sont les différences majeures que tu as pu observer par rapport au championnat français ?

Disons que la Ligue 1 est plus ordonnée tactiquement. Dans le championnat turc, les équipes courent beaucoup car elles sont volontaires. Mais elles ne courent pas ensemble, c’est un peu désordonné. Il y a beaucoup plus d’espaces entre les lignes. En France, on travaille plus la tactique, c’est beaucoup plus resserré. Comme plus de stars et de coaches étrangers viennent en Turquie désormais, ça apporte une valeur ajoutée et le championnat est en train de progresser.

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Avec mon ami @sneijder10official @galatasaray

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Et ça fait quoi de jouer avec un génie intermittent comme Wesley Sneijder ?

Sneijder, on ne le présente plus. Il méritait le Ballon d’Or en 2010. C’est vrai que les années sont passées et ce n’est pas le même joueur qu’à l’Inter. Mais il a toujours ce petit truc, c’est notre génie à nous. On sait qu’à tout moment, il peut sortir un éclair pendant un match difficile. Comme l’année dernière où on est mené 2-0 par Fenerbahçe et il te sort des coups d’éclat. C’est une personne adorable. Il ne se prend pas la tête. À l’entraînement, c’est le premier à tacler et celui qui pousse l’équipe. Bon, après, c’est vrai qu’en vacances il se laisse aller et ne fait pas semblant [rires]. Il part à Ibiza et fait vraiment la fête.

Galatasaray est l’un des clubs les plus populaires en Turquie. Dans quelle mesure ressens-tu au quotidien cette ferveur autour du club ?

Non, déjà, c’est le club le plus populaire en Turquie ! [rires] Je n’ai jamais vécu ça de ma vie. Je venais de Lille où les supporters étaient proches de leur équipe. Mais, ici, c’est une folie. Même quand tu as deux jours et que tu pars à Bodrum par exemple, il y a les supporters. Ils sont partout en Turquie et même en dehors. Pour les déplacements en Champions League, à Londres, en Allemagne pour des matches amicaux ou durant des stages en Autriche loin dans les montagnes pour les pré-saisons, les mecs sont là. Ils nous encouragent toujours avec des chants. Et quand je sors de la maison avec ma femme et mes enfants, je n’ai pas de vie. Tu signes des autographes partout. Alors s’ils savent où tu habites, malheur pour toi… Ils viennent jusque devant chez toi pour prendre des photos. Ce sont vraiment des fous de foot. Les Turcs ont ça dans le sang et ça divise même des familles. Mon chauffeur, ici, est pour Galatasaray et sa fille pour Beşiktaş. Depuis que je suis arrivé, je l’ai invitée plusieurs fois au stade. Elle a dix ans mais ne veut pas venir. Elle m’a dit : "Je suis de Beşiktaş, je ne peux pas. J’irai seulement au stade de mon équipe". C’est depuis tout petit en fait.

Tu me parles justement de derbys stambouliotes et tu en as disputés une flopée face à Fenerbahçe, Beşiktaş, Başakşehir et Kasımpaşa depuis ton arrivée en Turquie. En quoi ces rendez-vous sont-ils à part là-bas ?

Même si c’est chaud aussi contre Beşiktaş, les derbys les plus fous ici sont contre Fenerbahçe. C’est vraiment le seul match où toute la ville s’arrête. Même les policiers en ville s’arrêtent de travailler. C’est l’événement de l’année. Lors de mes trois premières années, les supporters ne pouvaient pas se déplacer à cause des bagarres mais ils peuvent désormais le faire. Ça nous met une pression supplémentaire pour faire un bon résultat. Si tu perds à domicile, tes supporters s’en vont car les policiers doivent d’abord garder ceux de l’équipe adverse. Ils se mettent alors à chanter et faire du bruit dans le stade vide. On est donc obligé de gagner. Contre Fenerbahçe, tu n’as pas le droit à l’erreur. Dès que j’ai signé, on me l’a fait comprendre. Tu peux faire une de saison de merde mais, ce match-là, il ne faut pas le perdre. C’est la guerre. Quand mon compatriote Pierre Achille Webó était à Fenerbahçe, on ne s’appelait d’ailleurs pas la semaine précédant le match. C’est le match qui me rend le plus nerveux. Une petite erreur et on ne te le pardonne pas. Mais si tu marques, tu deviens une légende.

"Même si c’est chaud aussi contre Beşiktaş, les derbys les plus fous ici sont contre Fenerbahçe. C’est vraiment le seul match où toute la ville s’arrête"

Donc "l’enfer turc", ce n’est pas une simple légende ou une expression galvaudée ?

Quand ils disent l’enfer, c’est surtout l’ambiance dans les tribunes. Ça te donne la chair de poule et tu peux te faire dessus si tu n’es pas prêt pour ça. Encore plus si ton équipe joue mal. Pour moi, les supporters turcs font partie des meilleurs au monde. Et c’est pareil pour les petits clubs. Les stades sont toujours remplis. Je me souviens d’un match qui s’était joué en deux jours contre la Juve en Champions League (1-0, 11 décembre 2013). La neige avait fait qu’on n’avait pas pu finir le match. Et le lendemain, on a poursuivi et le stade était toujours plein, tu te rends compte ? Aussi, lors de ma première année, on avait pris une fessée à domicile face au Real Madrid (1-6, 17 septembre 2013). À la fin, les supporters se sont quand même mis à chanter et applaudir. Ça m’a tout de suite interpellé. Ils étaient fiers de nous car on avait malgré tout mouillé le maillot.

Tu as connu la quiétude de Lille et tu vis désormais à Istanbul, une ville constamment animée et culturellement très riche. Tu t’y plais là-bas ?

Je sors de moins en moins. Mais quand j’ai deux jours de libre, je fais le tour du Bosphore en bateau. Tu vois Istanbul d’un autre œil. Il y a des monuments et beaucoup de choses à visiter. C’est une ville de vingt-deux millions de personnes et qui fait la passerelle entre deux continents. La ville est toujours en train de s’agrandir. C’est 24h/24 en train de bouger. Avant de venir ici, les médias veulent nous donner une certaine image de la Turquie. Comme quoi Istanbul, ce n’est pas bien avec les terroristes et les extrémistes. Mais je peux t’assurer que c’est une ville ouverte. Je suis catholique et je n’ai jamais eu de problème dans le vestiaire. Les musulmans doivent prier le vendredi donc la séance d’entraînement est avancée et on respecte ça. À Noël, les Chrétiens peuvent rester à la maison et venir plus tard pour la mise au vert. Ils respectent l’espace de l’autre.

Mais avec la vague d’attentats qui a touché la ville ces dernières années, as-tu pensé à quitter le pays pour la sécurité de ta famille ?

Il ne faut pas généraliser. Je conseille à tout le monde de venir ici. C’est partout dans le monde maintenant. Mais comme ce sont des musulmans, on appuie un peu plus. C’est une ville vraiment de paix. Après, c’est vrai qu’il y a eu plusieurs attentats et un coup d’État manqué en juillet quand on était en Autriche. Ça nous a fait peur mais dès qu’on nous a rassurés et que tout était maîtrisé, j’ai parlé à ma femme, on est revenu et la vie suit son cours. Ailleurs, c’est moins médiatisé. C’est arrivé à Paris et Nice aussi. Il fait bon y vivre. Moi qui ai connu le Nord, je ne me plains pas. J’adore le Nord, ça reste chez moi, mais concernant la météo, Istanbul c’est mieux [rires].

Penses-tu que le football peut jouer un rôle rassembleur lorsque des événements si tragiques se produisent ?

Après l’attentat envers les policiers à Istanbul (double attentat qui a fait 38 morts près du stade de Beşiktaş le 11 décembre 2016, ndlr), le gouvernement a organisé un match entre les Turcs et les étrangers du championnat. On a joué au stade de Beşiktaş et c’était l’union sacrée. J’ai vu des supporters de Fener, du Beşiktaş et de Galatasaray ensemble. Ce n’était plus vraiment du foot. C’était réunir du monde pour dire non au terrorisme. Il régnait un sentiment de fraternité. Il ne s’agissait pas de catholiques, de musulmans ou de supporters de tel ou tel club. Tous étaient là pour dire non à ce fléau qui s’étend malheureusement dans le monde entier. C’était quelque chose de fort pour dire qu’on n’oubliait pas ceux qui ont perdu des proches. Les retombées financières de ce match ont d’ailleurs été pour les familles.

Avant la Turquie et la France, tu as grandi au Cameroun. Elle ressemblait à quoi ton enfance à Douala ?

Je me souviens de parties de foot avec mes potes. On se levait quand on n’avait pas cours et on jouait jusqu’à pas d’heure. Ce qui causait des problèmes à la maison…Parce que je devais faire des tâches ménagères à la maison. Je ne les faisais pas, pareil pour mes devoirs, car j’allais jouer au foot et je me faisais engueuler. Ma grande sœur a d’ailleurs pris une fois mes chaussures pour les cacher. Ça se passait bien. On se lançait des défis avec des potes dans les quartiers voisins. Et quand on ne jouait pas, on regardait les grands ou on faisait les ramasseurs de balle dans les tournois.

Après ton apprentissage à la Kadji Sports Academy, tu es repéré par Villarreal et intègres le centre de formation du club. Comment as-tu appréhendé si jeune ce changement d’environnement ?

Au Cameroun, si un gamin de treize, quatorze ou quinze ans veut être footballeur professionnel, il ne dira pas non pour aller en Europe. C’est vrai que c’est un sacrifice énorme de laisser sa famille. Mais dans ma tête, c’était clair : je voulais devenir professionnel. Après, c’était dur, je ne vais pas mentir. Je suis arrivé en Espagne, je n’avais jamais connu l’hiver de ma vie. Je suis arrivé le 5 février 2000 à Villarreal. À mes premières séances d’entraînement, je ne savais pas où j’étais. Il faisait très froid pour un petit gars qui sort de Douala. Il y a des nuits où j’ai pleuré.

À l’époque, le portable n’était pas courant au Cameroun et ma famille devait aller dans une cabine téléphonique pour m’appeler. C’était donc dur de leur donner des nouvelles souvent. Puis je n’ai pas joué les six premiers mois car on n’avait pas les papiers nécessaires. On s’entraînait, on faisait les voyages avec l’équipe et on voyait les coéquipiers jouer. Un jour, j’ai craqué pendant un repas. Je leur ai dit que ce n’était pas une situation facile. Mais ça s’est résolu par la suite et j’ai pu enfin jouer.

"Je suis arrivé en Espagne, je n’avais jamais connu l’hiver de ma vie"

Beaucoup de gens l’ignorent mais durant ces trois ans en Espagne, tu as longtemps évolué en tant que milieu de terrain. Il avait quel profil Aurélien Chedjou à ce poste-là ?

J’ai été formé comme milieu, en fait. J’ai envie de dire que j’étais pas mal avec le ballon. Mais sans ballon, je n’existais pas et je servais à rien. On me voyait seulement quand j’avais la balle au pied. J’avais peur qu’on me tape les pieds, d’aller aux duels. Petit à petit, j’ai reculé et j’ai compris que les duels étaient importants. À Villarreal, je suis descendu en 6 devant la défense puis après en défense centrale le temps d’un match. C’est vraiment à Lille que j’ai commencé à évoluer en défense centrale.

Ton cheminement avant d’accéder au plus haut niveau a mis du temps avant de se dessiner. Tu as connu Pau où tu jouais avec des trentenaires, l’AJ Auxerre où Guy Roux a refusé de te signer pro et Rouen où tu vivais des primes de matches et des Assédic. Quels souvenirs gardes-tu de cette période ?

Franchement, avec du recul, ça m’a forgé en tant qu’homme. Quand je suis arrivé à Villarreal, tout était beau, tout était bien. Il y a de belles installations et tout ce qui va avec. Puis j’atterris à Pau, en National. On te dit que tu vas jouer mais tu ne joues pas. Tu es jeune donc tu sais que ça va être compliqué…

C’est vrai que tu allais dans un restaurant U juste devant la Fac de Pau ?

Exactement. J’ai encore les fiches de paie si tu veux car certains ne croient pas à cette histoire ! Je touchais deux cents euros à cette époque. J’étais obligé de vivre avec ça tout le mois. Puis, quand nous les Africains venons en Europe, c’est aussi pour soutenir la famille au pays. J’avais dit à ma mère que je voulais rentrer parce que ça n’allait pas. Mais elle m’a dit que non, c’était hors de question. Elle m’a dit de rester jusqu’à ce que je sente que j’ai donné le maximum car elle estimait que ce n’était pas encore le cas. Ma mère m’a dit cela pendant au moins trois mois. Je me suis accroché et, à Pau, j’ai eu la chance de connaître un mec dont le père était coach à Auxerre. Il m’a dit si j’étais intéressé pour aller faire des essais et j’ai dit pourquoi pas. J’ai signé et passé deux belles années là-bas.

Tu dis quand même avoir eu l’impression qu’on s’est foutu de ta gueule là-bas…

Oui, c’est le sentiment que j’ai eu parce que je m’entraînais avec les pros. Je me souviens avoir disputé le match des centenaires avec Philippe Violeau au milieu de terrain. Beaucoup de mes promotionnaires en CFA ne comprenaient pas pourquoi je ne signais pas professionnel. Mais, avec du recul, je me dis peut-être que si j’avais signé, je ne serais pas allé à Lille et je n’aurais pas réalisé le doublé là-bas. C’était le destin. À l’époque, j’en ai voulu aux dirigeants et j’étais vraiment dégoûté. Aujourd’hui, j’ai fait mon petit parcours et j’ai gagné des trophées par-ci par-là.

Ton destin bascule quand tu envoies, un jour, un SMS à Pascal Planque alors coach de la réserve du LOSC et qui t’avait repéré à l’AJA…

Pour moi, c’était clairement un SOS. À Rouen, l’équipe était quasiment faite et j’arrivais seulement comme supplément. Ça me permettait de m’entraîner et de retrouver du rythme. Le coach me mettait sur le côté droit. Et le public n’arrêtait pas de m’insulter. Parce qu’il estimait que je venais donner un plus étant donné que j’arrivais de la CFA d’Auxerre, ce que je comprends totalement. J’arrivais d’une réserve professionnelle. Mais milieu droit, ce n’était pas mon poste. J’étais à l’hôtel pendant quasiment six mois. Comme je n’avais pas de contrat avec Rouen, je vivais des Assédic donc c’était compliqué pour trouver un appartement. Puis ma compagne de l’époque était enceinte de mon premier enfant. Elle venait donc juste de temps en temps, ce n’était pas facile. Ça forge aussi quelqu’un. Et ça montre qu’il faut souvent aller chercher les choses soi-même.

"Mon destin a donc basculé sur un SMS"

Mon destin a donc basculé sur un SMS, tu peux appeler coach Planque pour qu’il te le confirme ! À la fin de la première année à Auxerre, j’avais tapé dans son œil et il me voulait déjà à Lille. Comme je m’entraînais avec les pros, je ne voulais pas aller en CFA à Lille. C’était comme un retour en arrière pour moi. Mais la seconde année ne s’est pas bien passée et je suis parti à Rouen. Quand je lui ai envoyé le SMS, je venais de faire mes courses dans un supermarché. Je m’étais dit pourquoi ne pas lui envoyer un message. Il m’a répondu et m’a demandé pourquoi on ne voyait plus mon nom dans la rubrique CFA des magazines de football français. Je lui ai dit que je ne jouais pas à mon poste et m’a demandé quel contrat j’avais. Je lui ai répondu que j’avais un contrat amateur. Il m’a dit : "Je te rappelle". Trois semaines après, il me rappelle en me disant que les dirigeants de Lille vont me contacter. Ils l’ont fait et m’ont dit quoi faire pour changer d’équipe à l’inter-saison. J’ai fait ce qu’il fallait et c’est comme ça que je me suis retrouvé à Lille le 1er janvier…

À Lille, tu apprends l’exigence du haut niveau et découvres Claude Puel, un coach qui organise lors d’un stage en 2007 une montée de l’Alpe-d’Huez en vélo et termine 3e…

Et c’est vrai, il a vraiment terminé troisième ! Mais, bon, le cyclisme, ce n’est pas pour nous les Africains hein ! [rires]. En plus de ça, j’étais jeune. Il ne fallait pas que je lâche car le coach regardait beaucoup les jeunes. Je me souviens que j’étais derrière avec Jean II Makoun, Tony Sylva, Souleymane Youla et Henri Ewané. Tous les Africains étaient derrière ! Tony avait déjà une cinquantaine de matches et il en a eu marre. Il est descendu du vélo et est rentré dans le van du club. Il n’en pouvait plus. Mais nous, c’était notre première année en pro, on ne pouvait pas s’amuser à faire comme lui. Quand je suis arrivé, les mecs allaient faire la sieste. Ils avaient eu le temps de se doucher et de manger. Mes cuisses brûlaient de partout [rires].

C’était donc ça la méthode Puel, de l’effort, de la pugnacité et le souci du détail ?

Vous êtes footballeur professionnel et votre entraîneur est Claude Puel, vous êtes sûr que vous allez progresser. Ça, c’est certain. Il sait comment tirer le meilleur de ses joueurs, vous pousser au bout de l’effort et au-delà de vos limites. Il m’a beaucoup fait progresser et notamment sur le jeu sans ballon, c’est quelque chose de très important. Savoir qu’il faut presser, savoir comment bien préparer un match. Là où il passe, il parvient toujours à avoir le meilleur de ses joueurs et de ses équipes. Même le coach Rudi Garcia l’a dit, Claude a fait beaucoup pour Lille.

On se souvient d’ailleurs des talents qui sont sortis : Bodmer, Chalmé, Mirallas ou encore Debuchy. Personne ne les connaissait et ils ont fait de vraies performances, comme contre Manchester United. Quand on court, on fait des abdos ou des petits jeux, il est toujours là. À son âge, je n’avais jamais vu ça. Il s’entretient. Alors quand tu es jeune et tu vois qu’il ne fait pas la grimace à côté, tu es obligé de tenir. Coach Puel a marqué l’histoire du club. Avec les jeunes, je pense que c’est la crème de la crème.

Aurélien Chedjou après un but face à Genclerbirligi le 17 cctober 2015 (© AFP / Oktay Cilesiz / Anadolu Agency)

Aurélien Chedjou après un but face à Genclerbirligi le 17 cctober 2015 (© AFP / Oktay Cilesiz / Anadolu Agency)

Comment parler des Dogues sans évoquer le fameux doublé championnat-Coupe de France en 2011. Ça reste l’émotion la plus forte de ta carrière cet accomplissement ?

J’ai aussi gagné un triplé avec Galatasaray. Mais c’est vrai que c’est différent de Lille. Personne ne nous attendait cette saison-là car, d’habitude, Lille ne joue jamais pour remporter le championnat. Cette année-là, on avait une très grande équipe. Être champion avec Lille a eu une meilleure saveur que de l’être avec Galatasaray, qui est un candidat déclaré au titre chaque saison. À l’époque, qui nous voyait être champion ? Lille était connu pour être un club formateur. Puis il y avait eu quelques différends entre le coach et la direction. Il était parti pour finalement revenir.

On n’avait pas de stars. Quelques joueurs étaient arrivés, comme Moussa Sow ou Gervinho, mais sinon ce n’était que des joueurs issus du centre de formation. Personne ne nous voyait faire ce qu’on a accompli, mais on l’a fait. C’était vraiment exceptionnel. Rio Mavuba se marie en juin et je pense que la majorité de l’équipe y sera. On en parle encore et on a toujours ce lien particulier qui nous unit.

Avec du recul, tu as conscience d’avoir fait partie au milieu des Hazard, Cabaye, Sow, Gervinho et consorts de la plus belle équipe de l’histoire de Lille et de l’une des meilleures de la Ligue 1 ?

Ce serait avoir la grosse tête dire ça… [sourire]. Je n’ai pas envie de me lancer dans ça. Mais c’est vrai que comme personne ne nous attendait, cela a rendu la chose encore plus belle. Comme Montpellier l’a fait en 2012. Il y avait des similitudes avec notre parcours. On est sorti de nulle part, personne ne nous attendait. Il n’y avait pas beaucoup de moyens, pas de stars.

"Savoir que tout un pays est derrière vous pour vous soutenir, c’est quelque chose d’extraordinaire. Vous représentez tout un pays, tous les yeux sont rivés sur vous"

Tu te souviens de ce que tu as ressenti quand tu as porté pour la première fois le maillot des Lions indomptables en juin 2009 ?

C’était très beau. J’avais presque tous mes potes dans les tribunes. Certains avaient réussi, d’autres étaient dans des petits clubs. Ça faisait vraiment chaud au cœur de savoir qu’ils étaient là pour me supporter. C’était en plus au Cameroun. On n’a pas gagné le match mais je souhaite à chaque footballeur de connaître une première sélection. Savoir que tout un pays est derrière vous pour vous soutenir, c’est quelque chose d’extraordinaire. Vous représentez tout un pays, tous les yeux sont rivés sur vous.

Depuis presque toujours, tu arbores un serre-poignet aux couleurs de ton pays. C’est un genre de porte-bonheur pour toi ?

Non, non, ce n’est pas un grigri ou un cadeau d’un marabout hein [rires]. En fait, à chaque fois que je rentre au Cameroun, j’ai des amis qui me donnent ça. Ça me permet de savoir qu’ils sont chaque fois avec moi sur le terrain, qu’ils m’accompagnent et me poussent dans mes derniers retranchements. C’est un petit clin d’œil pour mon pays qui continue de beaucoup m’apporter.

Ne pas avoir été retenu dans le dernier groupe camerounais qui a gagné la CAN 2017, ça reste un de tes regrets ?

Même si je n’y ai participé, je reste Camerounais donc je les ai encouragés. Je reste à fond derrière mon pays. Mais c’est vrai que ça reste une très grosse déception de ne pas avoir été là. Après, je ne suis pas quelqu’un qui polémique. Le coach [Hugo Broos, ndlr] a fait ses choix. Et tant mieux pour lui car ils ont gagné. Je n’ai donc rien à dire. Il m’avait fait part de son choix dans la chambre au rassemblement et je lui ai souhaité bonne chance. Après les demi-finales, je lui ai envoyé un message de félicitations. Je ne suis pas un rageux et je n’ai pas regardé les matches en espérant qu’ils perdent. Je suis patriote, j’aime mon pays. Si je n’y étais pas, je pense quand même que j’ai participé quelque part au fait qu’ils soient devenus champions d’Afrique. Je suis très content pour mon pays et les Camerounais qui attendaient ça depuis longtemps.

Chedjou face à Giroud, le 30 mai dernier lors de France-Cameroun (© AFP PHOTO / LOIC VENANCE)

Chedjou face à Giroud, le 30 mai dernier lors de France-Cameroun (© AFP PHOTO / LOIC VENANCE)

À travers ton discours, on sent une forme de sérénité. Est-ce que la religion joue un rôle majeur dans ta vie de tous les jours ?

La religion m’apaise, c’est vrai. Mais c’est avant tout l’éducation que j’ai reçue de mes parents. Ce n’est pas parce que tu es footballeur professionnel qu’il faut prendre les gens de haut ou péter plus haut que son cul. Les boulangers ou les mécaniciens sont des gens comme moi. Ils ont des jambes et des yeux comme moi. Ils ont aussi droit au respect et qui suis-je moi pour leur parler comme de la merde. Et c’est pareil avec la religion, il faut être peace avec tout le monde. Mais j’ai du répondant et sais me faire aussi respecter.

En parlant d’éducation, tu disais dans une précédente interview demander l’aide de tes aïeux et que tu allais te recueillir sur la tombe des anciens.

Chez nous, on a énormément de respect envers les morts. C’est là où on puise nos forces. Nos parents nous ont toujours dit que ceux qui ne sont plus là continuent de nous protéger d’une certaine façon là-bas. Chaque fois que je suis au Cameroun, je passe leur dire bonjour et leur demande de l’aide dans ce que je fais et ce que j’entreprends.

Enfin, à 31 ans, à quoi aspires-tu pour ce qui représente les dernières pages de ta carrière ?

J’adore les Etats-Unis, j’ai acheté une maison là-bas. Si j’ai la chance de finir là-bas, ce serait parfait. J’ai encore trois ans au haut niveau. J’ai encore l’envie et la passion. Je suis tombé amoureux de ce pays donc c’est vraiment mon souhait de terminer là-bas. Après ma carrière, j’ai envie de m’occuper de tous mes business, de tous mes investissements que j’ai faits par-ci par-là. J’ai surtout envie de m’occuper plus de mes enfants car ils ne me voient pas assez. À la fin de ma carrière, c’est ma vraie vie qui va commencer. Je vais aller déposer les enfants à l’école, par exemple. Et je me vois peut-être devenir agent de joueurs par la suite. Ceux avec qui je travaille sont plus que mes agents et sont devenus mes amis. Ils m’ont proposé de bosser avec eux. Par contre, être entraîneur, je ne le serai jamais. Ce n’est pas mon truc.

Par Romain Duchâteau, publié le 02/03/2017

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