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Confidences autour d'Unai Emery avec Romain Molina, auteur de la biographie de l'entraîneur du PSG

Dans cette biographie non officielle, mais autorisée par Unai lui-même, Romain Molina donne la parole à plus de 40 témoins qui ont côtoyé l'entraîneur espagnol, de son enfance jusqu'à son arrivée au PSG. Un portrait sincère et passionnant, qui permet aussi de tordre le cou à certaines idées reçues sur celui qu'on appelle "El Maestro".

Unai Emery fait partie de ces entraîneurs qui allient à la fois passion, rigueur et folie, avec toutefois un style atypique qu'il s'est progressivement forgé depuis ses débuts de joueur à la Real Sociedad. Vainqueur à trois reprises de la Ligue Europa avec le FC Séville, Unai Emery est devenu en quelques années seulement l'un des acteurs incontournables du football européen.

Une notoriété importante, qui a propulsé le technicien basque sur le banc du Paris Saint-Germain cette saison. Doté d'une personnalité forte et complexe, Unai fascine en France autant qu'il divise. Dans cet entretien sans langue de bois, Roman Molina nous livre quelques éléments d'explication.

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Football Stories | Pour commencer, peux-tu nous expliquer ton choix d'intituler le livre Unai Emery, El Maestro ?

Romain Molina | Plusieurs joueurs donnent à Unai Emery le surnom "El Maestro". Certains l'appellent également "El enfermo de fútbol" – le malade de football – mais beaucoup auraient pu y voir une appellation dégradante, péjorative. Et puis "El Maestro", ça a un double sens intéressant. Honnêtement, quand tu le vois sur le banc de touche, il donne l'impression de composer à la manière d'un chef d'orchestre. Au départ, je pensais plutôt au terme "le professeur", mais ça sonnait moins bien. Et puis, ce sont ses joueurs qui l'appellent "El Maestro", donc si ceux qui ont travaillé avec lui l'appellent comme ça, eh bien je me fie à eux.

Qu'est-ce qui t'a motivé à écrire un livre sur Unai Emery ?

L'idée n'est pas venue de moi mais de mon éditeur. J'ai toujours eu peur du format biographique, parce que j'ai peur de me répéter, de tourner en rond. Ce n'était pas un exercice que j'avais envie de réaliser. Mais j'ai quand même décidé d'y réfléchir.

J'ai donc appelé Igor Emery, le frère d'Unai, pour discuter du projet avec lui. Est-ce que j'ai suffisamment de matière ? Et surtout, est-ce que j'en ai envie ? Progressivement, je me suis rendu compte que j'allais avoir beaucoup de choses à raconter. Mais la chose qui m'a motivé, ce n'était pas de parler d'Unai en soi, mais plutôt de D3 espagnole, de Lorca, d'Almería, de l'Andalousie. L'idée de tout confronter et mélanger, c'est ce qui m'a vraiment convaincu de réaliser ce projet.

La personne d'Unai Emery est la base de cet ouvrage, mais tu ne restes pas pour autant concentré sur sa personne du début à la fin...

Oui, par exemple, je m'attarde longtemps sur Lorca, une ville extrêmement pauvre où Unai a fait ses débuts en tant qu'entraîneur. Ça permet aussi de se rendre compte que le football est avant tout un phénomène culturel, et pas uniquement onze gars sur le terrain plus un entraîneur. 

Je m'appuie évidement sur son parcours professionnel en tant que joueur puis entraîneur, mais sans dresser un simple bilan de ses résultats. Je ne fais pas du Wikipédia. En achetant mon livre, je veux que le lecteur puisse apprendre quelque chose en retour. Autrement, il va sur Internet et il trouve le même contenu. C'est aussi pour ça que je suis allé chercher moi-même mes informations à travers une série d'entretiens que j'ai obtenus seul.

Dans ton livre, tu décides de laisser la parole à tous ceux qui ont côtoyé Unai Emery, de son frère Igor à ses amis d'enfance, en passant par son premier entraîneur et des joueurs qu'il a eus sous ses ordres. Pourquoi ce choix ?

Je suis parti du principe que ce n'était pas à moi de raconter son histoire. Moi, je ne le connais pas personnellement : je n'ai jamais joué avec lui, je n'ai jamais bu des coups avec lui, je n'ai pas été son adjoint non plus. Donc finalement, c'est à tous ces mecs qui ont travaillé à un moment donné à ses côtés de raconter son histoire. Ils sont bien plus légitimes que moi pour parler d'Unai. Tous ont partagé leurs anecdotes et histoires naturellement, avec sincérité. Et c'est absolument ce que je cherchais. 

"Je pense que s'il est autant respecté par ses joueurs, c'est parce que c'est un homme : un mec qui a des couilles"

Ce qui émane véritablement de ce livre, c'est le respect, l'affection, voire la fascination d'anciens joueurs, collaborateurs ou dirigeants pour Unai Emery. C'est finalement quelqu'un qui ne laisse personne indifférent.

C'est d'autant plus vrai quand tu vois qu'il a inspiré des joueurs pour devenir entraîneurs alors que lui-même n'avait pas une très grande expérience de la profession... Même des mecs qu'il a eus comme joueurs en D2 à Almería basent aujourd'hui leurs entraînements sur ce qu'ils ont vécu avec lui.

Ce qui est surtout intéressant, ce sont les témoignages plein de respect de joueurs qui avaient pourtant pour habitude de s'embrouiller avec Unai. Car la méthode Emery est très virile et peut potentiellement engendrer des frictions. Je pense que s'il est autant respecté par ses joueurs, c'est parce que c'est un homme : un mec qui a des couilles et qui dit les choses en face. Dans le football contemporain, il y a tellement de personnes qui parlent et font des choses dans le dos. La communication est pourtant un élément primordial ! Unai, il a peut-être plein de défauts, mais en tout cas il n'a pas peur de la confrontation.

C'est cette honnêteté constante à l'égard de ses joueurs qui est la clé de son succès en tant que manager ?

Oui, en grande partie. Pourquoi, aujourd'hui, ça marche avec un mec comme Serge Aurier ? Parce si tu lui montres que tu n'as pas peur, il va te respecter pour ça. Pour Éver Banega ? Carlos Bacca ? Pareil. Au même moment au FC Séville, Unai avait quand même dans son vestiaire Banega, Felipe Melo et Gary Medel... 

(Photo : Team Pics/PSG)

(© Team Pics/PSG)

Dans l'entretien que j'ai réalisé avec lui, Unai m'explique qu'ils – lui et les dirigeants d'Almería –ont fait signer Felipe Melo en 2007 justement parce qu'il était fou, sinon il aurait coûté trop cher. À l'époque, il venait de se planter à Santander puis à Mallorca. Certains de ses coéquipiers avouaient quand même qu'ils avaient peur qu'il tue quelqu'un sur le terrain ! Unai s'est alors penché sur la manière de canaliser la folie de son joueur. Comment bien manier la psychologie ? Est-ce que c'est mieux de lui parler avec autorité ? De le provoquer ? D'aller jusqu'à le rabaisser ? Tout ceci vient d'un questionnement interne sur comment tirer le meilleur de chaque élément. Il est dans un souci d'exigence permanent.

"Il est obnubilé par la psychologie. Je pense que ça vient de ses errances mentales lorsqu'il était joueur"

Unai Emery accorde une place essentielle aux aspects psychologiques et tactiques dans sa manière d'entraîner, chose qui est rarement observable chez les autres coachs, en tout cas à un tel degré d'exigence. Comment peux-tu l'expliquer ?

Unai, c'est quelqu'un de tortueux dans le sens où il va se poser des questions que le commun des mortels ne se pose pas. C'est une personne tellement passionnée et investie que si tu lui poses une question, il va y répondre tout en répondant ensuite à des questions que tu n'as pas encore posées ou auxquelles tu ne penserais même pas ! On retrouve cette caractéristique dans sa manière de manager. Quasiment tous les jours, avec son adjoint Juan Carlos Carcedo, il va se poser un tas de questions sur la manière de communiquer avec ses joueurs, il est obnubilé par la psychologie.

Et puis c'est surtout un domaine qui le passionne, il lit énormément d'ouvrages sur la psychologie. D'ailleurs le bouquin qu'il a coécrit en 2012, Mentalidad ganadora, el método Emeryest un ovni. C'est un ouvrage de psychologie pure où les notions de leadership et de management sont centrales. 

Unai Emery peut facilement être perçu comme un personnage caricatural, avec son hyperactivité dans sa zone technique, son caractère basque bien trempé, ses séances vidéo lunaires...

Complètement. Il y a tellement de passages dans le livre qui illustrent cette idée d'un personnage caricatural. Son frère Igor m'a notamment raconté une anecdote dans laquelle Unai lui expliquait qu'il avait passé toute une journée d'entraînement à insulter l'un de ses joueurs. Surpris, Igor lui a naturellement demandé pourquoi il avait fait ça, ce à quoi l'intéressé a répondu : "Parce que ce mec prend trop de cartons, donc toute la semaine je vais le défoncer à l'entraînement. S'il ne gère pas la pression avec moi, comment il va faire après en match ?" Après avoir entendu ça, forcément, tu te dis que le mec est complètement taré.

(Photo : C.Gavelle/PSG)

(© C. Gavelle/PSG)

Concernant les séances vidéo, j'ai un exemple particulier en tête. Au PSG, Edinson Cavani dispose de montages vidéo individualisés – comme tous les autres joueurs d'ailleurs – axés sur le déplacement de la défense centrale adverse sur les centres. Avant un match, il va discuter avec ses centreurs comme Serge Aurier pour leur dire quel type de tactique il préfère mettre en place, en fonction des failles qu'il aura observées. Quand tu arrives à cette optimisation des détails, c'est qu'il y a un côté un peu lunaire. C'est pas scientifique mais plutôt scolaire, voire universitaire.

Comment Unai Emery procède-t-il dans sa manière de cibler des profils de joueurs ?

Il est important de savoir qu'une des caractéristiques d'Unai, c'est de ne pas imposer ses choix de recrutement. Il va donner des suggestions, comme Raphaël Guerreiro. Il souhaitait ce joueur à Séville, mais Monchi a préféré enrôler Yevhen Konoplyanka et Ciro Immobile. Têtu comme il est, pendant trois semaines, il n'a pas parlé à Monchi [rires]. Il donne des profils, des idées, qu'il aime d'ailleurs confronter. C'est pas un mec comme José Mourinho qui va imposer ses choix d'emblée. Ce n'est pas non plus un mec qui aime empiler les joueurs à la manière de Louis Van Gaal. Parce qu'après c'est lui qui doit tous les gérer au quotidien.

Quand on se penche un peu plus sur le parcours d'Unai en tant qu'entraîneur, on se rend compte qu'il a été le grand artisan d'exploits sportifs importants : à Lorca, Almería, Valence et bien sûr avec le FC Séville avec trois sacres consécutifs en C3...

Je crois que son plus bel exploit, c'est quand même avec Lorca. En six mois, il fait monter l'équipe en D2 et, l'année d'après, ils sont à deux doigts d'accéder à la Liga. À Almería, cela faisait vingt-sept ans que les gens espéraient une remontée dans l'élite et d'un coup avec Unai, BIM ! La montée en Liga puis une huitième place en championnat la saison suivante. La meilleure saison de toute l'histoire du club avec, au passage, un style de jeu très spectaculaire, très offensif.

Ils font 2-2 contre le Barça de Pep Guardiola, viennent à bout du Real Madrid à domicile et ne perdent que 2-0 au Camp Nou avec Messi qui marque en toute fin de rencontre. Je crois d'ailleurs que dans ce match, ils étaient parvenus à conserver entre 40 et 50 % de possession de balle… C'est énorme ! Pour Almería, qui était un promu, il a tiré le maximum de ses joueurs. À Valence aussi, le bilan est très bon. C'est en coupe nationale qu'il n'a pas su répondre aux attentes.

"Certains diront que c'est de l'arrogance, lui dira que c'est de la confiance"

Pourtant, à en croire les dires de certains médias français, Unai Emery n'est pas un entraîneur ayant suffisamment fait ses preuves – en tout cas pas assez – pour entraîner une équipe comme le PSG...

On peut critiquer Emery, on est dans une démocratie. Et c'est normal lorsque l'on est à la tête d'une équipe comme le PSG, où l'attente est énorme. Mais il y a critiquer et s'acharner. Dans le cas d'Unai, beaucoup s'acharnent. Moi la question que je pose, c'est pourquoi des grands joueurs comme Villa, Mata ou Jordi Alba l'admirent autant ? Je ne dis pas qu'Unai est un génie, je dis juste que ces mecs-là ont beaucoup plus de légitimité que certains journalistes au moment de dresser une critique sur lui. 

"En France, je pense que l'on est recroquevillés sur nous-mêmes. On n'aime pas se remettre en question, notamment la presse"

Comment peux-tu expliquer cet acharnement à son encontre ?

Déjà, le cas Unai Emery n’est pas isolé. Regarde Marcelo Bielsa, tu avais l'impression que c’était une pipe lorsqu’il était à Marseille. Pareil pour Carlo Ancelotti et Leonardo Jardim ! Au début, les gens parlaient de lui comme d'un maçon qui venait juste de débarquer de nulle part. Et maintenant ça lâche des "Ah Jardim, qu'est-ce qu'il est fort, il joue bien l'attaque". En France, je pense que l'on est recroquevillés sur nous-mêmes. On n'aime pas se remettre en question, notamment la presse. Quand un mec comme Unai arrive, ça bouscule tout un équilibre préétabli. On a du mal à s'adapter à ça. Il y a aussi un mépris de l'étranger, quelque part. Attention, en aucun cas je ne parle de racisme. Je dirais simplement que l'on n'accepte pas le fait que quelqu'un d'extérieur puisse nous apprendre quelque chose.

Est-ce que cette défiance vis-à-vis d’Unai Emery n’est pas tout simplement due à un manque de connaissance des médias sur son parcours ?

C’est vrai que la majorité de ses détracteurs n’ont pratiquement aucune information sur lui. Par défaut et pour certains par choix. Les Emery sont par nature assez transparents et discrets, ils ne divulguent rien. Ça a aussi joué en leur défaveur. Parce qu'en général, les entourages donnent quelques informations par-ci, par-là. Mais ça va encore au-delà du simple manque de connaissances sur la personne. Par exemple, un journaliste très connu avait déclaré sereinement : "Bof, trois Ligue Europa…"

À en entendre certains, on dirait que la C3 c'est une compétition minime. Rappelle-moi contre qui le FC Séville a gagné l'année dernière en finale de C3 ? Liverpool ? Ah ,c'est vrai que c'est une petite équipe ! Trois titres consécutifs en C3... C'est le premier entraîneur de l'histoire à le faire ! Et on le prend pour un mauvais coach. C’est de la mauvaise foi gratuite.

"Merci au FC Séville et à tous les Sévillans pour ces trois années de joie partagées"

Après, je ne dis pas non plus qu'il y a une chasse à l'homme à l'encontre d'Emery. Il y a quand même des mecs comme Didier Roustan, Daniel Riolo ou Omar da Fonseca qui ont des analyses correctes et réfléchies sur l'entraîneur qu'il est.

"Bielsa est un génie, un inventeur, qui a inspiré bon nombre d'entraîneurs, dont Unai"

Tu as brièvement évoqué Marcelo Bielsa précédemment. Est-ce que tu crois qu'il existe certaines similitudes entre le technicien argentin et Unai Emery ?

Oui, bien sûr. Déjà, les deux hommes se connaissent. Bielsa c'est un génie, avec ses qualité et ses défauts. Alors certains vont dire qu'il y a une part d'autisme, libre à eux d'émettre cette hypothèse. Mais c'est certain qu'il est clairement dans son monde. Unai, à la différence de Bielsa, il sait décrocher. Il est aussi beaucoup plus sociable, c'est quelqu'un de très joyeux. Il reste très obsessionnel mais bien moins que son homologue argentin. Je pense aussi qu'Unai est plus proche de ses joueurs, plus paternaliste. En revanche, je dirais que Bielsa est encore plus pointilleux. J'en ai justement parlé avec des personnes qui l'ont côtoyé, comme le père d'Ander Herrera. Ce dernier l'adore, mais il m'a dit que c'était "un terroriste du football". C'est trop de football ! Unai arrive à faire la distinction.

Marcelo Bielsa c'est un génie, un inventeur, qui a inspiré bon nombre d'entraîneurs, dont Unai qui a d'ailleurs énormément de respect pour lui. Quand je l'ai interviewé à Séville il y a un an et demi, je lui avait expliqué comment pouvait être parfois traité Marcelo Bielsa en France, où il a quand même été pris pour un con, il faut le dire. Il m'a regardé et m'a dit : "Sérieusement?" Il n'en revenait pas ! Parce que pour lui ça semble inconcevable de critiquer Bielsa. Et j'imagine qu'il est loin d'être le seul à penser ça. Simeone, Guardiola, Conte, tous ont a un moment donné appris de Bielsa.

Est-ce que tu crois qu'Unai Emery accèdera lui aussi à la postérité, qu'il léguera un certain savoir footballistique à même d'inspirer les futures générations d'entraîneurs ? 

Il a déjà inspiré beaucoup d'entraîneurs. Après, je pense que les vrais inventeurs, quel que soit leur domaine de prédilection, sont quand même un peu perchés. Unai n'est pas comme ça. En revanche, c'est un inventeur sur les coups de pied arrêté. Sur cet aspect-là il pourrait léguer quelque chose. Parce que les systèmes qu'il a mis en place, c'est quand même à ce demander si ça n'a pas été inventé par un savant fou.

En ayant déjà remporté trois coupes d'Europe, il se trouve potentiellement dans la légende de ce sport. Maintenant je ne pense pas non plus qu'il laissera un legs comme Bielsa car ce dernier a vraiment inventé des choses. Unai est arrivé après, il est plus jeune.

Il devrait aussi laisser un héritage sur cette influence du futsal, sport dont il s'est souvent inspiré pour mettre en place certaines de ses tactiques. Idem pour le basket-ball. Le fait de puiser dans d'autres disciplines pour créer de nouveaux systèmes tactiques dans le football, ça pourrait devenir quelque chose de propre à Unai Emery. Ça et l'intellectualisation ainsi que la stimulation intellectuelle qu'il réclame à ses joueurs – des éléments qui sont selon lui indissociables de l'aspect sportif. Peut-être que sur ces points, on se souviendra de la méthode Emery, car c'est très rare qu'un coach insiste autant sur l'intellect des joueurs.

"Énormément de joueurs éprouvent du respect pour Unai parce que lui-même les respecte"

Autre caractéristique du management d'Unai Emery, la volonté de vouloir connaître profondément les joueurs de son effectif. Il cherche à créer une relation de confiance telle qu'il pourrait parfois se muer en confident voire en figure paternelle...

Il s'intéresse à la personne avant de s'intéresser au joueur. C'est peut-être pour ça qu'il met parfois du temps à avoir des résultats. Apprendre à connaître ses joueurs, à savoir comment leur parler pour ensuite mettre en place sa méthode de management. Ça nécessite beaucoup de patience. Quand un nouveau joueur intègre son effectif, il va aussitôt aller lui parler, échanger sur des sujets, personnels ou non. Quand il est arrivé à Valence, Rami s'inquiétait vis-à-vis de sa femme et notamment de l'endroit où elle allait loger. Unai Emery avait d'emblée proposé son aide : "Est-ce que tu en as parlé avec le club ? Dis-moi ce que je peux faire pour toi et ta famille !"

(Photo : C.Gavelle/PSG)

(© C. Gavelle/PSG)

Énormément de joueurs éprouvent du respect pour Unai parce que lui-même les respecte. Il peut faire des erreurs, être intransigeant ou leur parler rudement, ils vont l'accepter avec du recul car ils savent que c'est un homme honnête. Il s'intéresse à eux en tant que tels, pas en tant que simples joueurs qui vont courir derrière un ballon. Je pense que ça, c'est indissociable de sa méthode et de sa personnalité.

Parmi toutes les anecdotes que tu as pu recueillir sur Unai Emery, quelle est celle qui t'a le plus marqué ?

[Il hésite longuement] Je dirais celle d'Adil Rami ! Lors d'un entretien totalement décontracté, je lui parle des causeries d'Unai. Il affirme que l'entraîneur les modifie à chaque fois et, plus étonnant, qu'il a appris à ne plus trop les écouter : "Parfois, je préférais ne pas les écouter en entier parce que sinon je sortais du vestiaire et j'avais envie de frapper un attaquant."

Ensuite, il m'explique une anecdote lors d'un match contre le Bétis Séville où il s'embrouillait avec tout le monde en première période. "Dans les vestiaires à la mi-temps, ça part en sucette. Unai me défonce complètement : 'Arrête de t'embrouiller, arrête !!!' Je dois m'isoler dans les chiottes tellement c'est parti loin. Il m'avait allumé comme jamais. Après, je rentre sur le terrain, je ne suis plus énervé. Je fais un super match et au final je suis élu homme de la rencontre. En fait, il m'a fait péter un plomb dans le vestiaire pour m'empêcher de faire n'importe quoi sur le terrain." Tout le monde à Séville disait qu'Unai était le papa d'Adil. Cette anecdote montre qu'il n'y a pas de traitement de faveur dans son vestiaire. Pour ceux qui aiment le foot, qui sont un peu des romantiques, ça peut que marcher avec Unai. Pareil pour les mecs qui ont du caractère.

Ça fait écho à ce que certains intervenants du livre disent : "Si tu aimes travailler, vivre ton métier de footballeur avec passion et intensité, tu vas t'éclater, sinon...

... tu vas te faire chier !" [Rires.] Si le joueur n'est pas passionné par le football, ça risque de ne pas fonctionner. Mais, globalement, Unai a connu le succès partout où il est passé, ce qui prouve que son discours rencontre un écho. Au Spartak Moscou, ça a été plus compliqué. Mais il y a des explications. Il y avait une différence culturelle terrible. Unai, c'est la méritocratie totale alors qu'en Russie il est obligatoire de faire jouer au moins quatre joueurs de nationalité russe sur le terrain... Il a sous-estimé plusieurs choses et fait des erreurs. Mais paradoxalement, cette expérience au Spartak est fondamentale dans son parcours comme entraîneur. Parce que ce qu'il a foiré à Moscou, il ne le foirera pas à Paris. 

"Lors d’un match s’il décide de mettre en place un système défensif, ce sera toujours dans l’optique de marquer plus que l’adversaire"

Crois-tu qu'il existe un ou plusieurs entraîneurs qui entretiennent autant une culture de la gagne qu'Unai Emery ?

Je dirais Sampaoli. Rami et Vitolo m'en ont déjà parlé un peu et on retrouve à certains moments cette volonté maladive de chercher la victoire. J'ajouterais également le José Mourinho de Porto et Chelsea. En revanche, Unai n'est pas prêt à tout pour gagner, contrairement au Portugais qui peut parfois pratiquer un jeu cynique. Développer un jeu qui viendrait contredire ses valeurs et sa vision propre du football, Unai le vivrait mal. Quand ses joueurs ont le ballon, il veut que ça joue, qu'ils s'amusent. Il veut gagner parce que son équipe a été meilleure que l'adversaire et pas autrement. Lors d'un match, s'il décide de mettre en place un système plus défensif, ce sera toujours dans l'optique de marquer plus que l'adversaire, et pas d'encaisser moins de buts.

Sur l'échiquier mondial des entraîneurs, où placerais-tu Unai Emery ?

Parmi les meilleurs. Son palmarès parle pour lui. Je pense qu'il y a plusieurs critères pour juger un entraîneur : les titres, ce qu'il lègue, et ce qu'il a fait pour le football en général. Pour une question d'âge, tu ne peux pas vraiment le mettre dans la même catégorie qu'un Carlo Ancelotti par exemple. Mais à 45 ans, Unai a déjà réalisé de très grandes choses. Il n'a rien a envier aux autres entraîneurs de sa génération que sont Diego Simeone, Jürgen Klopp ou Antonio Conte. Je mettrais quand même Conte au-dessus parce qu'il a davantage gagné et peut-être un peu plus légué, selon moi. Mais évidement qu'Unai est avec ces mecs-là, sinon pourquoi le Paris Saint-Germain serait-il allé le chercher ?

Unai Emery, El Maestro, aux éditions Hugo Sport, est disponible notamment ici au prix de 13,50 euros.

Par Mathis Pivette, publié le 20/02/2017

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