Paris Saint-Germain’s supporters hold a banner reading « Stop to ultraphobia » during the French L1 football match between Paris Saint-Germain (PSG) and Toulouse (TFC) at the Parc des Princes stadium in Paris, on August 25, 2019. (Photo by FRANCK FIFE / AFP)

"Les supporters sont les cobayes des mesures liberticides" : rencontre avec l'ANS

Entretien avec James Rophé, le porte-parole de l'Association nationale des supporters.

À l’heure où les arrêtés préfectoraux et ministériels se multiplient pour empêcher les supporters de foot de se déplacer en France, James Rophé, porte-parole de l’Association nationale des supporters (ANS), nous explique en quoi cette politique autoritaire met en danger les libertés démocratiques de toute la société.

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Football Stories ⎜Peux-tu nous présenter l’Association nationale des supporters ?

James Rophé ⎜L’ANS regroupe des groupes ou des associations de supporters à travers la France, ultras ou non, mais c’est majoritairement des groupes ultras, c’est-à-dire les plus passionnés des supporters, qu’on trouve généralement derrière les buts et en déplacement avec des drapeaux, des mégaphones et qui assurent l’animation dans les stades.

Le problème soulevé en ce moment par l’ANS, ce sont les arrêtés préfectoraux qui se multiplient. Peux-tu nous expliquer ce qu’il se passe et les enjeux de cette problématique ?

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Aujourd’hui, notre association est confrontée à un des plus gros problèmes qu’on puisse traiter, c’est-à-dire les interdictions et les restrictions de déplacement. Dans un régime démocratique, vous avez la liberté d’aller et de venir qui vous est assurée. L’État, via les préfectures ou son ministère de l’Intérieur peut, dans des cas exceptionnels, entraver ces libertés.

En réalité, il y a une petite subtilité : comme son nom ne l’indique pas, ce n’est pas vraiment une restriction de déplacement car vous pouvez vous déplacer librement, mais ça demande de ne pas se comporter comme un supporter. Se comporter comme un supporter, c’est une notion assez vague : en gros, c’est ne pas chanter, ne pas avoir de maillot, d’écharpe, de mégaphone ou de tambours…

L’ANS dénonce l’hypocrisie de la mesure, car si elle est présentée comme quelque chose pouvant également traiter le problème du hooliganisme, des violences ou de l’ordre public en général, on se rend compte qu’en fait, il n’y a pas d’interdiction de déplacement : c’est vraiment une interdiction de supporter son équipe.

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Or, tous les professionnels du secteur vous diront que quelqu’un de mal intentionné, par exemple un hooligan, ne vient pas avec un maillot, une écharpe ou un mégaphone pour animer des tribunes. Généralement, ils sont habillés discrètement, ne font pas état de leur appartenance à un groupe de supporters, et s’ils vont provoquer des violences et des désordres, ils vont le faire en toute discrétion.

Ces mesures, paradoxalement, ne les empêchent pas de se déplacer pour venir avec des intentions mauvaises, que cela soit la violence ou les problèmes de discrimination comme le racisme.

Est-ce que l’ANS a des chiffres précis concernant ces arrêtés ?

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Aujourd’hui, on essaye de tenir un peu les comptes du nombre d’arrêtés qu’il y a pu avoir depuis leur mise en place en 2011. L’année dernière, on a dépassé les 500 arrêtés depuis 2011 et, sur une année, on a dépassé les 100 arrêtés. On essaye d’être exhaustifs, parfois on peut en avoir loupé, mais une chose est sûre, c’est que si nos chiffres sont inexacts, c’est parce qu’ils sont plus bas.

On englobe les deux choses : les interdictions de déplacement et les restrictions, car, dans les faits, les restrictions sont telles que ça équivaut à une interdiction de déplacement. De toute façon, ça reste administratif, c’est-à-dire que ce sont des mesures qui ne rentrent pas dans le cadre démocratique. On ne passe pas devant un juge qui décide, c’est le préfet, donc le représentant de l’État, qui décide. C’est une mesure autoritaire, et c’est surtout une mesure qui présume que vous êtes coupable.

Est-ce qu’il y a, selon vous, des raisons réelles de mettre en place autant d’arrêtés ?

Aujourd’hui, on se pose souvent la question des raisons qui peuvent amener à la mise en place d’un arrêté préfectoral. Sur les raisons objectives de risques de violence, de tensions ou des problèmes d’effectifs, ça peut se comprendre. Il peut aussi y avoir des problèmes d’infrastructures, par exemple un stade qui n’est pas aux normes ou un stade en travaux où il y a des problèmes de sécurité.

Aujourd’hui, on a un constat qui est simple : il y a des raisons complètement ubuesques qui sont avancées, la foire à la saucisse d’un côté, la fête du citron, ou éventuellement le Tour de France, mais même pas le jour du match. Souvent, on va vous opposer le manque de moyens, sauf qu’on ne vous a jamais expliqué quels sont les moyens nécessaires. Et surtout, pour faire respecter l’arrêté, il faut plus de moyens !

Ce qui nous embête surtout là-dedans, c’est qu’il n’y a souvent pas de raisons réelles, mais qu’en plus le processus qui amène à une telle décision est complètement opaque. Il n’y a pas de processus de concertation, c’est décidé unilatéralement. Ce pouvoir d’entrave des libertés publiques est utilisé sous la foi de quelques personnes et surtout sous l’autorité d’une personne.

Malheureusement, cette année, on est sur des chiffres exponentiels. L’année dernière, on pensait atteindre des sommets, mais là, le début de saison nous montre que pratiquement un match professionnel sur deux a une interdiction de déplacement ou une restriction.

"Aujourd’hui, ces mesures touchent tous les supporters, on peut imaginer que ça puisse toucher d’autres parties de la société"

Pourquoi y a-t-il autant d’arrêtés selon vous ?

On peut imaginer deux raisons : d’abord, si on se place du côté des préfectures, c’est vrai qu’aujourd’hui, il y a une vraie pression mise par le gouvernement, et parfois une pression médiatique : on devient intolérant au moindre incident qui peut avoir un écho médiatique. On comprend que les préfets, qui sont soumis à une telle pression, préfèrent, pour se couvrir, interdire.

Après, il y a une deuxième chose : on se dit que ce sont plus les groupes de supporters organisés qui sont visés, et notamment les groupes ultras. Et là, on est dans la question de l’encadrement. On a envie de répondre : "Mais si vous prenez des mesures liberticides, vous ne réfléchissez pas à la question. Il suffit de réfléchir autour d’une table et de trouver une vraie méthode." Nos voisins européens ont des exemples, il ne s’agit pas de retranscrire en France ce qui se fait ailleurs, mais on peut au moins y réfléchir, et ça les associations de supporters sont prêtes à le faire, et c’est ce qu’elles essayent de faire.

Mais aujourd’hui, ce travail de concertation n’est pas entendu au niveau du ministère de l’Intérieur car c’est problématique : vers quel modèle de société on veut aller ? Est-ce que c’est un gouvernement, un ministère de l’Intérieur qui assure la liberté et la sécurité de chacun, ou est-ce que c’est un gouvernement qui veut juste interdire dès l’instant où il y a beaucoup de public et où il y a un éventuel risque à l’ordre public ?

Et là, on va se retrouver encore malheureusement à imaginer le pire : aujourd’hui ce sont les supporters, demain ça sera peut-être des concerts qui vont être arrêtés, ça pourra être des fêtes, des foires, des bars. C’est la porte ouverte à toutes les dérives. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est qu’aujourd’hui, ces mesures touchent tous les supporters, on peut imaginer que ça puisse toucher d’autres parties de la société.

Ce que vous dites, c’est qu’aujourd’hui les supporters sont en quelque sorte les cobayes de politiques liberticides ?

Aujourd’hui, on est vraiment les cobayes de toutes les mesures liberticides. D’ailleurs, on a pu le voir lors du débat sur la loi anti-manifestants : les mesures qui étaient prises s’appuyaient sur de soi-disant bilans qui parlent des mesures envers les supporters. En France, malheureusement, il n’y a aucune donnée, aucun bilan et aucune analyse qui sont faits des mesures qui sont prises. Pourtant, elles datent de 2011, on devrait être en capacité de voir que ce sont des mesures inopérantes et inefficaces.

Quand on parle des supporters à des gens qui ne suivent pas le foot, on se rend compte qu’ils en ont une mauvaise image. À quoi cela est-il dû ?

Toutes ces mesures sont rendues possible à cause de la mauvaise image des supporters, et il y a deux explications à ça : évidemment, à une époque, il y avait très peu d’encadrement et beaucoup de violences, des problèmes de discriminations, ça, c’est un fait, c’est réel. Et malheureusement, comme ce vecteur a été relayé, et comme on est dans un pays qui n’a pas une grande culture footballistique, c’est resté dans l’imaginaire des gens.

"L’enjeu n’est plus de savoir comment on va gérer les supporters, mais comment on va préserver nos libertés tout en assurant la sécurité "

Vous pensez que l’État se sert de cette image négative ?

On a l’impression aujourd’hui que l’État a les mêmes a priori que peut avoir la population, et il ne prend pas le temps, avant de traiter le sujet, d’essayer de le comprendre et de mieux appréhender ce que sont les supporters, quelles sont leurs diversités. D’ailleurs, les tribunes sont un endroit où vous avez une mixité sociale que vous ne retrouvez pas partout dans la société.

Aujourd’hui, on ose espérer qu’on va pouvoir aborder ce débat sereinement, déjà car il y a beaucoup d’acteurs du football qui ont compris que le dialogue permet de trouver de meilleures solutions que la répression à tout-va. Il y a quand même aussi une prise de conscience dans les médias qu’il y a un vrai problème de liberté publique, un vrai problème de société. L’enjeu n’est plus de savoir comment on va gérer les supporters, mais comment on va préserver nos libertés tout en assurant la sécurité.

Il y a également un sujet dont on parle beaucoup en ce moment, c’est la lutte contre l’homophobie dans le football. C’est une très bonne chose, mais on a l’impression que la façon de faire, contre les supporters, est radicale et pas vraiment productive…

C’est une polémique qui nuit encore à l’image des supporters, avec des prises de position au gouvernement sur les chants qui sont entonnés dans les stades. Alors, évidemment, il y a une mauvaise habitude d’avoir des chants injurieux et effectivement des chants qui peuvent soit être homophobes, soit heurter la sensibilité de personnes homosexuelles.

Or, il y a malheureusement aujourd’hui, dans la direction que prend ce débat, un problème selon nous : ça vient tout à coup, brutalement, après des années où personne n’en avait rien à faire de ce sujet, donc c’est difficile d’appréhender un débat quand vous expliquez aux gens du jour au lendemain qu’il faut arrêter, et qu’en plus vous prenez des mesures répressives. Et il y a une confusion dans le vocabulaire : personne n’a pris le temps de se poser et de se demander ce qui est du domaine de l’injure, ce qui est homophobe, ce que dit la loi, si les chants qui sont entonnés le sont avec de mauvaises intentions, si les gens qui chantent sont homophobes…

Aujourd’hui, on espère que les gens vont un peu se calmer, se détendre et vraiment commencer à réfléchir à la question, car la voie qui est prise en ce moment n’est pas la lutte contre l’homophobie, c’est la lutte contre une forme d’expression, qui peut être inacceptable, mais qui peut éventuellement évoluer de façon sereine dès l’instant où les gens se mettent autour d’une table pour trouver des solutions un peu plus logiques et qui collent plus à réalité des choses.

Je ne vais pas vous faire tout le lexique des termes employés, mais on sait qu’il y a des termes qui ne sont pas homophobes, et dès l’instant où on entretient cette confusion, on va nuire au débat et à la lutte contre l’homophobie que subissent des gens au quotidien qui va bien au-delà des chants dans les stades. C’est un problème de société qui concerne aussi les stades, car les stades ne sont pas exclus de la société. Mais il doit être pris de façon globale et pas en stigmatisant la cible facile que sont les supporters.

Par Julien Choquet, publié le 03/09/2019

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