"Il va se faire son palmarès au PSG": Polo Breitner nous parle de "l'énigme Thomas Tuchel"

Dans leur dernier livre, Daniel Riolo et Polo Breitner tentent de résoudre "L'énigme Tuchel" (Hugo Sport). Entretien.

Depuis son arrivé au PSG en mai dernier, Thomas Tuchel impressionne, aussi bien les supporters que les observateurs. Mais si aujourd'hui la réussite et les choix tactiques de l'entraîneur allemand le placent parmi les meilleurs d'Europe, l'homme fort du PSG n'en reste pas moins un personnage mystérieux. Les journalistes Polo Breitner et Daniel Riolo ont tenté de le percer à jour dans le livre qu'ils ont co-écrit : L'énigme Tuchel (Hugo Sport), sorte d'enquête sur sa personnalité et sa philosophie.

Dans ce premier entretien consacré à l'entraîneur parisien, Polo Breitner raconte, entre autres, comment Thomas Tuchel est aujourd'hui perçu en Allemagne et la difficulté d'écrire un livre sur une personne qui ne s'épanche que très rarement dans la presse.

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Football Stories | Avant de parler du cas Thomas Tuchel et de rentrer dans le vif du sujet, petit point sur les entraîneurs allemands : comment sont-ils perçus dans l’imaginaire collectif ?

Polo Breitner | Tout dépend de ce que vous entendez par l'imaginaire collectif. Si nous parlons des coachs actuels, la perception est très positive. Notamment pour les jeunes générations, les gamins dans les cours d'école : Jürgen Klopp est une star médiatique à Liverpool, Joachim Löw est aimé d'une certaine élite pour son phrasé et son style de jeu, et Thomas Tuchel est en train de se mettre le public parisien dans la poche. Et on parle même pas de Julian Nagelsmann, la star montante du football alémanique tout comme, par exemple, de Marco Rose l'actuel entraîneur de Salzbourg. Des coachs bien formés et qui ont la cote. C'était inconcevable il y a encore quelques années. Avant, tout coach allemand revêtait tous les poncifs classiques : adepte de la rigueur, de la discipline, sans génie, une prime au collectif (ce qui est loin d'être inexact d'ailleurs). Et Beckenbauer à Marseille n'a pas laissé une trace indélébile non plus.

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Où se situe Thomas Tuchel sur l’échiquier des entraîneurs allemands, tant sur le plan tactique, que dans sa personnalité ?

Pour certains Allemands, il est déjà le meilleur coach du monde. Pour d'autres, il ne sait pas gagner les matches importants. L'avenir nous le dira. Il va se faire son palmarès au PSG. Reste à savoir si ce dernier sera uniquement national ou bien européen. Tactiquement, c'est un adepte de Pep Guardiola, après avoir été influencé par l'école Rangnick. Mais comme me l'a dit Volker Kersting, qui l'a amené à Mayence, cela ne veut pas dire grand chose. Les coachs oscillent constamment entre plusieurs philosophies. Quant à sa personnalité, à vous de vous faire votre propre idée à partir des hypothèses développées dans le livre, à travers les faisceaux des témoins rencontrés.

Quelle image a-t-il en Allemagne, surtout aujourd’hui, depuis qu’il a rejoint le PSG ?

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Son image est très dégradée pour le grand public et dans une certaine caste du football allemand. Il est le "Motzki" de la nation, ce sobriquet issu d'une série allemande culte datant de 1993, après la réunification. Lors de mon déplacement à Mayence, j'ai discuté à mes heures perdues avec des libraires, des boulangers, des hôteliers, des restaurateurs et Thomas Tuchel s’est comme volatilisé de la mémoire collective. Il y est resté six ans tout de même, dont une année chez les U19, et a qualifié à deux reprises le club pour une campagne européenne. C'est encore plus violent dans la Ruhr à Dortmund.

Aujourd'hui, je pense qu'une certaine Allemagne commence à se poser des questions, notamment à cause de sa relation avec Paris. A-t-il été victime d'une cabale à l'époque ? A-t-il fait tant de coups bas, ou est-ce le système professionnel, celui de la concurrence exacerbée donc de la jungle, qui veut cela ?

"Pour certains Allemands, il est déjà le meilleur coach du monde. Pour d'autres, il ne sait pas gagner les matches importants."

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On classe souvent les entraîneurs dans deux catégories : les dogmatiques et les pragmatiques. Est-ce qu’il entre dans l’une de ces deux cases ?

L'une des plus belles phrases de Thomas Tuchel est la suivante : "Johan Cruyff et Pep Guardiola nous ont laissé un très beau cadeau, mais c'est aussi lourd à porter". Je crois que cela veut tout dire, c’est son chemin de croix. C'est son école, celle de l'esthétisme, la recherche du beau, et cela vous devez l'accepter. Ou tout du moins le prendre en compte. Le fait qu'il ait été formé dans le culte du Borussia Mönchengladbach des années 1970 n'est pas neutre bien entendu.

On revient à l’écriture du livre : pourquoi ce titre “L’énigme Tuchel” ?

Au départ, c'est un petit hommage à la presse allemande qui a tendance à utiliser quelques titres génériques comme "le cas X", "le dossier X", "l'énigme X" ou encore "l'affaire X", lorsqu'une thématique est importante ou bien polémique. L'énigme aussi puisque Thomas Tuchel s'exprime globalement peu. Derrière les critiques qu'il a subies dans son pays d'origine se cache le théâtre d'ombres du football professionnel allemand, les luttes intestines, les ego surdimensionnés de certains de nos interlocuteurs, la méchanceté. Sans oublier, peut-être, le plus important : nous sommes dans un football qui bouge énormément. Il suffit simplement de s'arrêter à la réunification allemande et ses 16 millions de citoyens supplémentaires en provenance de la RDA. Il y a donc des "énigmes", et c'est au lecteur ou à la lectrice de se faire son propre avis.

Combien de personnes avez-vous rencontrées pour tenter de percer “l’énigme Tuchel” ?

En tout quinze ou vingt personnes. Puis après il a fallu sélectionner certains passages plus pertinents que d'autres. Les interviews se sont très très bien passées, peut-être mes interlocuteurs ont-ils été surpris par mon empathie pour le football allemand (rires) ?

Vous le dîtes dans le livre : Tuchel ne parle pas, il n’aime pas l’exercice. Comment fait-on pour écrire un ouvrage sur une personne qui ne s’épanche que très rarement dans la presse, notamment pour trouver les informations les plus justes sur lui ?

C'est assez simple, et démontré dans l'introduction de l’ouvrage. Mais tout d'abord, il est important de dire que nous avons laissé la vie privée pour ce qu’elle est, c’est-à-dire privée. Le livre n'a aucune vocation à détenir "LA" vérité absolue sur le personnage. Les interlocuteurs l'ont tous côtoyé, certains plusieurs années de suite. Ils affirment leur vérité dans un environnement particulier. Je pense que nous apportons des informations supplémentaires. Très honnêtement, s'il y a un test panel après la découverte du livre, aucun lecteur n'aura la même vision du personnage. Et c'est tant mieux.

Tuchel fait partie de ces entraîneurs qui n’ont pas eu une grande carrière de joueur. À quel point cette expérience a influencé son parcours d’entraîneur ?

Je pense que lorsque vous avez entendu depuis votre plus tendre enfance que vous allez un jour "évoluer en Bundesliga", que vous avez tout sacrifié pour y arriver et qu'une blessure vous stoppe, le choc émotionnel est terrible. De mon point de vue, et pour donner une image empruntée au cyclisme, c'est un "gregario" même si sa technique balle au pied était plus que correcte. Aussi, lorsqu'il voit des grands champions qui ne se donnent pas à 100%, je pense que c'est difficile à accepter pour lui. Entre être un "modeste" joueur de Bundesliga et un grand coach, Thomas Tuchel choisirait la première option.

"Entre être un 'modeste' joueur de Bundesliga et un grand coach, Thomas Tuchel choisirait la première option."

Avec une telle trajectoire de carrière - de Stuttgart au PSG -, prendre la tête de la sélection allemande dans un avenir plus ou moins long est-il envisageable ?

C'est beaucoup trop tôt et il y a des noms prévus avant lui, sans oublier qu'un retour au pays pourrait raviver quelques plaies. Le retour du "Motzki" ! Et puis, honnêtement, la véritable question que la Nationalmannschaft doit se poser tout comme la Fédération est la suivante : comment a-t-on pu conserver Joachim Löw à la tête de la sélection après cette campagne de Russie en 2018 ? Un peu d'amour-propre que diable !

Par Abdallah Soidri, publié le 20/02/2019

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