Casablanca, février 2018 (© AFP PHOTO / FADEL SENNA)

"En Afrique, les jeunes sont esclaves de leurs propres rêves" : entretien avec Christophe Gleizes, coauteur de Magique système

Pendant près d’un an, Christophe Gleizes, journaliste pour So Foot et Society, et Barthélémy Gaillard, journaliste pour Vice, ont parcouru six pays d’Afrique de l’Ouest avec un objectif : comprendre comment les rêves de jeunes Africains permettaient à des intermédiaires douteux de profiter de leurs espoirs et de leur naïveté.

Au fil des rencontres et des voyages, ils ont compris qu’ils avaient là affaire à un véritable "système magique" : les âges des joueurs changent comme par enchantement pour mieux se vendre, des marabouts transforment les issues des matches, des "agents" se volatilisent avec l’argent de toute une famille ou tout un village qui croyait en la réussite de sa pépite, ou encore de faux contrats apparaissent dans les enquêtes de la FIFA quand les clubs européens refusent de payer des indemnités de formation aux équipes africaines.

Le fruit de ce travail est sorti le 31 janvier dernier, dans l’ouvrage intitulé Magique système, publié aux éditions Marabout. Christophe Gleizes nous a raconté les coulisses de cette longue enquête, entre visites dans de sombres locaux de fédérations où sont entassés les registres dans lesquels de nouvelles dates de naissance apparaissent chaque année, et détours par les terrains de foot d’académies plus ou moins qualifiées, qui pullulent à chaque coin de rue de certaines grandes villes africaines et où de nouveaux vautours scrutent leurs poules aux œufs d’or.

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Football Stories | Comment vous est venue l’idée d’écrire ce livre ? Il y a eu une rencontre ou une enquête en particulier qui vous a fait vous pencher sur le sujet ?

Christophe Gleizes | C’est une conjonction de plusieurs facteurs. Pour So Foot, j’avais fait une enquête sur le trafic d’âge et d’identité, cela a été ma porte d’entrée dans cet univers que je ne soupçonnais pas. J’étais parti en République démocratique du Congo pour un article un peu rigolo. J’étais naïf, mais en fait, j’ai vu que ce n’était le plus souvent pas les joueurs qui changeaient eux-mêmes leur âge, mais on les forçait, pour disparaître des fichiers de la fédération. Là, j’ai commencé à me dire qu’en fait, c’était un business beaucoup plus grand, il y avait une vraie fonction à ça, outre le fait de se rendre plus attractif sur le marché.

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J’ai donc fait cet article qui a été remarqué par la fondation Foot Solidaire. Quand ils m’ont contacté, avec une maison d’édition, trois semaines avant qu’on parte avec Barthélémy, on avait prévu un voyage de 9 mois en Afrique. La dernière interview du bouquin [celle de Jean-Claude Mbvoumin, fondateur de Foot Solidaire, ndlr], c’est la première qu’on a faite, c’est vraiment un constat très alarmiste de la situation, on voulait ensuite voir sur place si c’était vrai. Et c’est le cas, c’est même pire. Et ensuite, on voulait comprendre quelles étaient les logiques qui pouvaient expliquer ces afflux de footballeurs.

Finalement, cette dernière interview dans le livre raconte et synthétise tout…

Tout. Avec Jean-Claude Mbvoumin, tu as l’exemple du joueur typique. Lui, c’est un peu plus rigolo, car on lui demande de rester en France, et il voulait rentrer au Cameroun, un truc qui ne pourrait plus arriver ! Lui, c’était très lié à l’école, ils étaient tous dans des lycées, c’était là où ils étaient repérés. Il te raconte l’arrivée typique d’un Africain en Europe, le froid, tout ça. Il galère un peu, mais quand il se casse la jambe, il réussit à rebondir. Et surtout, ensuite, il explique comment lui-même, qui est Africain et qui est censé être moins naïf que moi, s’est retrouvé confronté à des cas de plus en plus nombreux. Foot Solidaire, c’est vraiment une association qui a très très peu de moyens, il n’y a pas de subventions, ils ont de petits alliés ici et là, mais il me dit aussi qu’il reçoit des lettres de menace. C’est une personnalité assez controversée. Moi je l’aime beaucoup dans le sens où, même si l’enquête est indépendante, j’étais content de lui donner une bonne place parce que, selon moi, il fait exactement le bon diagnostic de la situation.

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Et donc vous avez ensuite passé 9 mois là-bas ?

Voilà, on a commencé par le Sénégal, qui est un de mes pays préférés. Après, on est allés en Gambie, au Mali, en Côte d’Ivoire, au Ghana et au Togo. En Côte d'Ivoire, on est restés 2 mois, car il y avait beaucoup de choses à voir, et on n’était pas tous les jours sur l’enquête, on faisait des articles pour vivre et financer notre voyage à côté. Dans chaque pays africain, on a tenu à rencontrer tous les échelons : les présidents de fédération, un club emblématique, comme le Stade Malien, qui ne fait pas rêver mais qui est le meilleur club du Mali. En Côte d’Ivoire, on a eu la chance d’être bien accueillis par l’ASEC Mimosas, qui est vraiment une institution en Afrique, même s’ils ont des résultats en dents de scie en ce moment. Ils ont un magnifique complexe, c’est très rare en Afrique, car le plus souvent, ce sont des bouts de terrain un peu dégueu avec des ordures partout.

Le but était vraiment d’aller au tout petit niveau, la petite académie pourrie de quartier, et de rencontrer les gens autour, comme Samir* [un pseudonyme donné par les auteurs, ndlr], le Libanais, avec qui on s’est très bien entendu d’ailleurs, qui était vraiment très drôle, mais qui te raconte tout sans fard : comment il escroque des clubs au Qatar, en Égypte, en changeant quinze ans à l’âge des joueurs.

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Il faut se rendre compte ce que c’est 400 académies de football dans une même ville, outre le fait que ça disperse complètement les talents, ça grouille partout de petits gars qui sont là et qui organisent le départ de chacun pour des bouts de ficelles, 10 000 ou 15 000 euros, hop, on change ton âge à la mairie… Après il y a des structures beaucoup plus organisées, rationnelles, comme Aspire [une académie d’origine qatarienne, qui loue notamment en Afrique les installations de Diambars, ndlr]. Ce sont des mastodontes qui recrutent vraiment de manière industrielle.

À l’académie Diambars, en juin 2007. (© AFP Photo/Seyllou Diallo)

Vous a-t-on mis des bâtons dans les roues, sur place, lors de votre enquête ?
Rien qui sort du métier de journaliste. Après oui, bien sûr, on a eu des bâtons dans les roues, mais on n’a pas été menacés. Mais par exemple pour Aspire, il faut un peu insister…

Le fait d’être à Diambars a dû vous aider…

Oui, moi j’y suis entré grâce à Diambars. Dans le centre, en pause-café, à la piscine, j’essayais de parler à des gars sur place, mais le problème, c’est que les joueurs ont très peur de parler. Ils sont contents d’y être, mais comme on leur a dit de ne pas parler, ils ne veulent pas du tout briser leurs chances. Et l’administration demande des autorisations du Qatar. Donc c’est vrai que c’est un des grands points forts de notre enquête, on a pu parler 10 ou 15 minutes avec Josep Colomer, qui est le dirigeant mondial du projet qatari. Et il nous a tout bien expliqué, mais ce n’était pas gagné.

Après, on va me dire que c’est une enquête à charge, mais disons que je ne supporte pas quand ils me disent que c’est un projet humanitaire, j’ai l’impression qu’ils me prennent pour un débile… J’ai du mal à tout prouver, mais ça me semble juste tomber sous le sens que tu ne vas pas ratiboiser 30 pays en Afrique et tester 4 millions de joueurs pour en sélectionner 20 et appeler ça un projet humanitaire, même si, comme ils disent, il y a le paludisme et tout.

Ce que vous nous racontez dans le livre et ce que tu nous dis là, c’est qu’il y a parfois des aspects très drôles, mais en fait, tout ce système exploite juste la misère humaine. Et c’est votre conclusion, vous racontez des histoires légères, mais en vérité, c’est hyper grave.

En fait, c’est vraiment des histoires tragiques, mais qui sont baignées de folklore un peu africain qui rend ça joyeux, et c’est ça qu’on a voulu mettre dans le titre. Magique système, c’est faire comprendre que c’est un système magique, comment il s’autoalimente, comment c’est un cercle vicieux, avec des histoires drôles. C’est vrai qu’un joueur qui a 4 dates d’anniversaire ça peut faire rigoler, ou les Qataris qui parlent de projets humanitaires, ou les marabouts qui se livrent des duels d’Harry Potter à chaque match de quartiers…

"Réussir à voler les plus démunis, ça prouve déjà à quel point c’est nauséeux comme trafic"

Moi j’adore l’Afrique, j’ai habité au Zimbabwe pendant très longtemps, je respecte leur culture qui est différente de la mienne, mais il y a des fois où vraiment, tu ne peux que tomber des nues. On se regardait avec Barthélémy, on se disait "mais c’est pas possible…" Il faut comprendre que, dans tout le livre, on parle de petites arnaques, 3 000, 5 000, 10 000 euros… En plus, il n’y a pas de morts, il n’y a pas de trucs violents. Mais c’est difficile de faire comprendre à quel point on est dans le tragique parce que faut bien s’imaginer ce que c’est un gars qui va voler 4 000 ou 5 000 euros plus un enfant à une famille africaine démunie. Ils n’ont pas d’eau ni d’électricité et tu vas faire cotiser tout le village pour prendre l’enfant que tu vas abandonner ou alors exploiter, à mi-chemin entre la poule aux œufs d’or et la vache à lait. Réussir à voler les plus démunis, ça prouve déjà à quel point c’est nauséeux comme trafic. C’est un business de la misère à très bas niveau. Ces jeunes ce ne sont pas des footballeurs migrants, ce sont des migrants footballeurs, donc on retombe sur les mêmes problématiques que les migrants qui sont prêts à payer une fortune pour un passeur. Mais ce système est beaucoup plus fort. On a vu l’esclavage en Libye, ça c’est les pires cas, mais là ce qui est très fort c’est qu’avec le football, les jeunes sont esclaves de leurs propres rêves.

Ils sont complètement consentants et s’il y en a un qui gueule, bah tu l’abandonnes et il y en a 10 autres qui veulent prendre sa place, ils sont complètement happés par leurs rêves et tu n’as rien à faire, tu as juste à prendre l’argent de la famille, l’amener à Amiens faire son test en compagnie de 4 ou 5 autres. S’il ne réussit pas, tu gagnes 10 000 ou 15 000 euros, et s’il réussit, d’un coup tu as le nouveau Cheikh Ndoye… Très vite, tu peux gagner des millions ; on l’a vu avec Chancel Mbemba, recruté dans des conditions plus que troubles et revendu 11 millions d’euros quelques années après.

© Sylvie Tachot-Goavec. Reproduction et capture interdite

Le sous-titre du livre est L’esclavage moderne des footballeurs africains. Le mot esclavage est un mot extrêmement fort. C’est une demande de l’éditeur ?

Totalement. En fait, je pense que le vrai objet du livre, c’est la traite des footballeurs africains, et le système économique qui l’entoure, l’esclavage on en parle à la fin. La vraie histoire derrière tout ça, c’est qu’il y a eu des tests consommateurs, et avec juste "Magique système", les gens ne comprenaient pas ce que l’on voulait dire. Donc ils voulaient nous le faire enlever, mais on a refusé, on y tenait trop ! Ils ont voulu mettre ça, un peu plus musclé, mais disons que je l’assume.

De toute façon, si je ne l’assumais pas, je ne l’aurais pas laissé. C’était une petite concession, mais c’est vrai que c’est de l’esclavage, car encore une fois, quand tu vois José Gimenez, ce qu’il fait à ces enfants… Ils ont eu la chance d’arriver en Espagne, ils sont logés avec 20 ou 30 autres gars dans un appartement insalubre surpeuplé, le peu d’argent qu’ils gagnent, les 600 euros qui leur reviennent de droit, Gimenez leur prend toute cette thune, et quand eux lui demandent 10 euros pour acheter un truc, le mec le note sur un carnet ! Ce n’est pas de l’esclavage, car ils ne sont pas fouettés avec des chaînes, mais c’est de l’esclavage moderne. Ils sont esclaves de leurs propres rêves et ils acceptent tous les traitements. Le livre veut dénoncer tous ces intermédiaires, sans pour autant les transformer en grands négriers esclavagistes – et on aurait pu muscler la partie et mettre des histoires tragiques et dégueulasses.

"Ils sont esclaves de leurs propres rêves et ils acceptent tous les traitements"

Il y a des formes d’"esclavagisation" au sein du foot, mais après, hors du foot, il en a énormément aussi. Car une fois qu’ils sont abandonnés au Maghreb, à 16 ans, avec toute une famille qui s’est saignée aux quatre veines pour eux et qu’ils ont honte de revenir, c’est exactement dans ces moments-là qu’ils sont récupérés par des réseaux de prostitution, de délinquance, de drogues, et ça, après, on aurait pu le raconter, mais nous, on était, on était concentrés sur l’explication de la traite dans le foot.

Même s’il s’agit de plusieurs réseaux, on ne peut pas parler d’un système global. La recrudescence de toutes ces pratiques construit un système qui fait que dans tous les pays, les mêmes causes entraînent les mêmes effets.

Justement, là où convergent tous ces réseaux, ce sont les clubs européens…

Pas seulement… Les clubs européens, c’est là où convergent tous les regards et les aspirations, mais si on leur offre la deuxième division égyptienne, le Qatar, la Thaïlande, la Hongrie, ils peuvent aller partout.

Et ces clubs-là justement sont parfois victimes, par exemple du trafic d’âge, mais ils sont aussi complices de ce système…

Totalement… En fait les clubs européens, c’est comme les fédérations, ils sont tantôt laxistes, tantôt complices, parfois bernés. Mais dans tous les cas, je pense qu’ils sont instigateurs de ce trafic. Parce que derrière toutes les académies nouvelles se cachent des clubs européens. Ce n’est pas eux directement, mais ça va être un agent très puissant lié à eux. Baglio est lié à Anderlecht, Gimenez à l’Atlético de Madrid, Luis Norton de Matos est très lié au Sporting. Ces agents sont derrière la multiplication de ces petites académies.

Une fois que le gars à Abidjan ou Bamako trouve un joueur intéressant, l’agent va prendre le joueur avec l’âge trafiqué, et les clubs européens ne sont pas nés de la dernière pluie et savent qu’il y a des fraudes massives. Tout le monde est complice, même les Africains sont partie prenante dans ce trafic, tous les rabatteurs sont africains généralement. Les joueurs eux-mêmes ne sont pas des anges, ils sont prêts à tout, même à mentir, ils participent à ce système. Avec Joseph Minala [interviewé dans l’ouvrage, ndlr], je ne pense pas que la Lazio ne soit pas complice. Ou s’ils ne le savent pas, il faut qu’ils se remettent en question niveau recrutement, car c’est de l’amateurisme le plus total. Et Joseph, on le met en valeur, moi je l’adore, c’est quelqu’un d’humainement adorable.

© Sylvie Tachot-Goavec. Reproduction et capture interdite

Et il y croit à son histoire !

Mais oui, on ne compte pas les joueurs africains qui, à la fin, ont des dédoublements de personnalité, ils sont persuadés qu’ils ont 5 ans de moins ! Quand tu as 22 ans, que tu fais style que tu as 16 ans ou 17 ans, c’est l’enfer !

Pour en revenir aux clubs européens, ils achètent des joueurs aux âges truqués, ils sont dans la confidence ou bernés, mais quand ils sont dans la confidence, ils le font dans l’optique de la revente rapide. Ils vont le refourguer quand il aura 22 ou 23 ans sur le papier à un club russe ou chinois qui n’a rien compris à la vie, et qui va payer 10 ou 15 millions. D’ailleurs le CIES [un observatoire du football, ndlr] le montre : le footballeur africain a la plus grande mobilité parmi les joueurs de foot. Il ne va jamais rester 6 ans dans un club, on le prend 2 ans, on fait monter sa valeur et on le revend direct. Jusqu’à ce qu’il n’arrive plus à courir.

Est-ce qu’il y a une rencontre qui vous a le plus touché…

En fait, je vais commencer par te confier qu’à un moment, j’ai été moi-même surpris de voir à quel point j’étais devenu insensible aux histoires qu’on me racontait. Quand c’est le 45e joueur qui te dit : "Moi il m’est arrivé ça, j’ai payé, je suis dans le problème, et l’agent a disparu"… C’est tout le temps la même histoire, alors je peux deviner à l’avance les phrases qu’ils vont me dire. Honnêtement, il faut aller en Afrique une journée, tu peux en trouver 100, si tu es motivé. Au bout d’un moment, ça m’a rendu énervé et insensible.

"Il faut utiliser cette passion et cette aspiration pour le foot qu’ils ont tous pour mettre en avant cette éducation par le sport"

Le vrai problème, qui est structurel, c’est que tous ces jeunes en Afrique ne rêvent que d’une carrière de footballeur. Ils ne veulent pas devenir docteur ou avocat. Et ils sont crédules et naïfs, car ils sèchent l’école pour jouer au foot, dès le plus jeune âge, et il faut vraiment mettre en avant le projet de Diambars, qui a eu des subventions et de la chance avec des personnalités qui ont pu le faire connaître, mais disons que dans l’idée, c’est exactement ce qu’il faut faire. Il faut utiliser cette passion et cette aspiration pour le foot qu’ils ont tous pour mettre en avant cette éducation par le sport… C’est un enjeu majeur de développement dans les pays africains. Les ministres, quand tu vas leur parler de pétrole, d’industrie lourde, ils trouvent ça intéressant, et quand tu leur parles de sport, ils s’en foutent. Alors que c’est à la lisière d’énormément de thèmes comme l’éducation ou la santé. Il faut vraiment promouvoir des académies qui existent pour rescolariser cette jeunesse africaine qui est complètement happée par le foot business.

Et pour en revenir à la question, est-ce qu’il y a une rencontre qui t’a le plus touché ?

[Il réfléchit.] Celui qui m’a le plus touché, c’est Nii Lamptey, car il a vraiment un destin incroyable… Je raconte vite fait son parcours : il est devenu directeur d’une école primaire au Ghana. Pour lui c’est une façon de boucler la boucle, car toute sa vie il a souffert de son illettrisme et de son manque d’éducation, d’émancipation intellectuelle. C’était un énorme talent, mais vraiment de très très haut niveau, c’est juste qu’à l’époque le foot était moins médiatique.

On ne va pas dire qu’il a triché sur son âge mais il a éclaboussé de sa classe les Coupes du monde moins de 16 ans et moins de 17 ans, c’était face à Del Piero, Verón… Des joueurs de top niveau mondial, vraiment, il les a mangés tout cru. Pelé, à la suite de ça, dit que c’est son héritier. Bon effectivement, Pelé a de multiples héritiers, mais il ne le dit pas de n’importe qui, il l’a dit de Freddy Adu aussi. Bon OK… Même les Américains d’ailleurs se sont fait avoir par Freddy Adu, ils l’ont pris à 16 ans alors qu’il devait en avoir 25. Enfin bref, Nii c’était encore le niveau au-dessus.

Lui, il avait un père alcoolique qui lui écrasait ses mégots de clope sur la gueule… Il s’est évadé très jeune par le foot, et il avait un talent tellement énorme qu’il se fait repérer, tout le monde commence à graviter autour de lui. Il raconte comment on l’a aidé, caché sous la banquette d’une bagnole à fuir son pays parce que la fédé voulait le retenir. À l’époque, les joueurs africains ne partaient pas comme ça, il y avait un championnat local de bonne qualité, c’était les belles heures du foot africain encore. Là, il retrouve Stephen Keshi au Nigeria, qui lui file ses faux papiers pour qu’il puisse s’envoler en Europe. Derrière il arrive à Anderlecht, les gens ne le reconnaissent pas, lui disent que c’est un mytho, il doit prouver que c’est bien lui. Après, il est présenté aux supporters dans un papier cadeau, ils l’ont foutu dans un papier cadeau !! [Rires] Le folklore belge est pas mal… Et derrière, il marque 7 buts en 14 matches pour la première saison. C’est super pour lui, c’est la nouvelle grande star.

Derrière, son agent, Antonio Caliendo, qui est un agent bien implanté, respecté dans le milieu, le transfère au PSV. Pourquoi pas dans l’absolu. Il remplace Romario à l’époque au PSV, c’est une belle progression. Il marque 10 buts en 22 matches. Super, le mec est bon, il arrive même à s’adapter à l’Europe. À son âge, c’est fantastique. Et ben non, il va encore falloir le faire bouger pendant 4 ans, dans 5 clubs, car Caliendo se prend 25 % à chaque transfert. On n’est pas vraiment dans l’esclavage avec un fouet, mais est-ce qu’il a pensé une seule seconde au bien-être du joueur ? On pourrait en faire un livre de ce joueur. Bien sûr, le mec perd son niveau, il est perdu, il n’a pas d’ami, il n’a pas sa famille, il commence à jouer moins bien, la confiance commence à s’évaporer, et on le balance en Argentine. Là, il est complètement déprimé, son fils meurt en plus, il est vraiment au bout du bout. Quand il me l’a raconté, ça, c’était très dur, très émouvant, ce sont de vies quand même très dures, rien ne lui a été donné à lui. Et quand son fils meurt, c’est là que l’agent l’abandonne, car il voit qu’il n’y a plus rien à en tirer. Ça m’a beaucoup touché cette rencontre, car derrière, il a plus ou moins réussi à rebondir en Chine, où on le surnommait "le petit diamant", c’était une belle période de sa vie. Avec Barthélémy, on voulait qu’il crache sur Caliendo pour nourrir notre récit, mais il disait que c’était un mauvais agent mais qu’il lui était reconnaissant, il a atteint un niveau de sagesse, de zenitude…

Casablanca, février 2018. (© AFP Photo/Fadel Senna)

C’est ce que relativisent aussi le livre et les récits : les joueurs se font avoir, mais n’en veulent pas aux agents, car sans eux, ils n’auraient jamais eu de carrière…

Totalement. Mais ils leur en veulent aussi parfois, par exemple avec José Gimenez, les gars sont prisonniers. Ils veulent absolument partir. L’agent est bien sûr le rouage essentiel de ce système qui te permet de partir, donc tu es très dépendant de lui, et tu espères forcément. En fait, ils aiment bien leurs agents, jusqu’au moment où ils se font arnaquer.

Quelles sont selon toi les solutions pour en finir avec ce système ?

Il y a plusieurs solutions. Il faut encourager les projets dont le livre parle, et surtout le développement des championnats locaux qui est très important. Et ça, ça ne se fait pas sans les indemnités de formation, que ne payent jamais les clubs européens, avec une mauvaise foi folle, comme Anderlecht, qui est un club emblématique de ce trafic, mais ça ne veut pas dire que c’est le seul. On peut regarder à Porto ou n’importe où au Portugal, en Hongrie… Je me souviens du Sheriff Tiraspol en Moldavie. À une époque, je m’étais intéressé à ce projet, ils avaient 12 Burkinabés… Franchement, si tu enquêtes sur la filière qui les amène à ce club, tu vas tomber sur des trucs incroyables…

Les clubs rivalisent de mauvaise foi, d’audace, de créativité, avec des sociétés écran… On ne rentre pas dans le détail, car on connaît le monde financier, donc en épingler un, c’est un coup d’épée dans l’eau. Il faut juste comprendre la logique qui est que les clubs européens voient dans le joueur africain une matière première pour laquelle il n’y a pas besoin de payer. Hop, on va le prendre, on va l’extraire légalement ou illégalement du continent, le plus souvent illégalement, avec des réseaux gris ou opaques bien établis. Ce sont des petits réseaux qui sont un vol qualifié de matière première. Comme si c’était des diamants, de l’uranium ou du coton, tu le soumets à valorisation dans l’hyper-centre européen, et après tu te fais des millions extrêmement rapidement. Donc on se retrouve face à des clubs qui sont capables de payer 10 millions ou recevoir 20 millions d’indemnités de transfert et qui refusent de payer 100 000 euros d’indemnité de formation à des clubs africains.

À l’époque, j’avais fait une enquête, c’était un bide total, mais il n’y a rien de spectaculaire, c’est une bataille pour des indemnités de formation entre un petit club congolais face à Anderlecht. Tout le monde s’en bat les cacahuètes alors que c’est la base du problème. Il faut voir Anderlecht, qui a 100 % tort dans cette affaire honnêtement pour ce qu’ils ont fait et mérite minimum une interdiction de recrutement. C’est usage de faux dans le cadre d’un transfert, c’est grave comme affaire, mais c’est juste que face aux clubs africains, il y a une impunité totale.

"Jean-Pierre Bongwalanaga, ça fait 7 ans qu’il envoie des fax à la FIFA, et tout le monde s’en bat les couilles"

De toute façon, on le sait bien, c’est ce que dénonce Jérôme Champagne dans le livre, avec Infantino, la FIFA défend les intérêts des grands clubs européens, il y a copinage dans les instances. Même si le petit club africain, ce n’est pas le nec plus ultra des centres de formation, si déjà tu lui donnes ces 90 000 euros, t’inquiètes qu’il peut s’organiser un peu mieux ! C’est ce que dit Paulo Teixeira, c’est dans la culture des clubs européens de se payer entre eux, mais dès qu’il faut payer à l’étranger… Comme ils savent que les Africains n’ont pas les recours et la force nécessaires, ils en profitent. Jean-Pierre Bongwalanaga, dans le livre, nous raconte que ça fait 7 ans qu’il mène une bataille juridique contre la FIFA. Il est grave rationnel, il est droit, il dit : "Mais moi, j’ai raison, j’ai des preuves", et ça fait 7 ans qu’il envoie des fax à la FIFA le gars, en disant : "Mais attendez, Anderlecht m’a volé mon joueur !!" Et tout le monde s’en bat les couilles et, lui, il attend ses 100 000 euros avec impatience…

Il y a des côtés absurdes, c’est David contre Goliath, mais sauf qu’au milieu de cette drôlerie, il y a des injustices tellement énormes et flagrantes qui sont à peine masquée, et dont tout le monde se fout ! Le trafic continue en toute impunité, c’est ça qui est terrible.

Aujourd’hui, qu’est-ce que tu conseilles de faire aux jeunes Africains qui ont vraiment du talent et qui veulent se faire repérer et réussir ?

Déjà, la première chose selon moi qu’il faut qu’ils comprennent, c’est l’intérêt qu’ils ont à s’enregistrer dans les fédérations nationales. Aujourd’hui, ils voient le fait d’être enregistrés comme un frein au départ, mais pour ceux qui ont vraiment du talent, il faut partir de manière encadrée et surveillée.

Ensuite, il faut qu’ils fassent très attention quand quelqu’un vient les voir, même s’il y a aussi des agents normaux, surtout s’ils ont du talent. Mais pour n’importe quelle détection de jeunes, sur 100 vautours, il y en a peut-être 5 qui vont donner de vraies opportunités aux enfants. C’est ce que dit Joseph Minala, les autres voient l’être humain avec les yeux du profit.

Et il faut se méfier aussi quand on demande de payer pour faire des essais ?

Ah mais oui ! Un vrai agent ne fait pas payer pour un essai ! Ces agents qui font payer pour un essai sont comme des passeurs pour les migrants, c’est juste un autre moyen d’arriver en Europe. C’est mauvais signe quand on demande de l’argent pour un test. Il faut essayer surtout de joindre la fédération, des structures qui renseignent sur la nature de l’agent, pour savoir si vraiment c’est un gars licencié. Ce qui me semble bien, c’est de payer le jour du test, et pas juste payer pour avoir une chance.

J’ai du mal à me mettre à leur place, c’est très dur, moi-même je ne vis pas dans un ghetto de Kinshasa, je ne rêve pas de partir ! Mais il faut bien comprendre que pour 5 qui réussissent, il y en a 95 qui échouent. Il faut qu’ils arrêtent d’être totalement optimistes et aveuglés à ce point.

Magique Système, par Barthélémy Gaillard et Christophe Gleizes, préface de Claude Le Roy éditions Marabout, 15,90 euros.

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Par Lucie Bacon, publié le 26/02/2018

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