Le livre Décalages raconte et défend la "vraie culture pop du foot"

Le livre Décalages - Périple à travers le foot sort le 1er février, une occasion pour des journalistes, des écrivains et des acteurs de la vie artistique de faire état de la culture foot en France. 

En France, le foot est trop souvent considéré par une majorité comme un sport pour beaufs qui se réunissent dans des stades pour hurler les noms de milliardaires qui n'en méritent pas tant. Mais le foot est en fait un aspect à part entière de la culture française, et c'est un élément de notre société et de notre art qui s'étend au-delà du terrain.

Avec Yannick Mignot qui gère l'édition, Frédéric Gai, docteur en littérature, est à l'origine de l'élaboration du livre Décalages - Périple à travers le foot qui sort le 1er février prochain et il nous explique comment le foot français est aujourd'hui perçu et comment il évolue, culturellement et artistiquement.

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D’où vous est venue cette idée de créer une série de conférences à Caen, "Écrire le Sport", puis un livre, afin d’arrêter d’opposer la culture (et la littérature) au sport ?

En tant qu'universitaire, j'avais été contacté pour intervenir dans le cadre de la culture foot à l'université de Caen. Très rapidement, Julien Legalle qui m'avait invité et moi, aidés de Ludovic Lestrelin, et Boris Helleu, maîtres de conférence, avons décidé de monter un cycle sur la culture sportive intitulé "Écrire le sport". Ce ne sont pas des conférences vraiment universitaires car on fait intervenir aussi des animateurs de la vie culturelle. Les créateurs de la revue Desports, Bertrand Pirel des éditions Hugo Sport ou encore Nicolas Kssis-Martov de So Foot nous aident régulièrement.

Et l’année dernière, avec Brieux Férot, Louis Dumoulin ou Vincent Duluc, on a commencé à collecter des textes sur notre thème de l'année dernière, "Foot et littérature : l’art du décalage". On a contacté des auteurs, on a lancé plusieurs bouteilles à la mer avec toujours des acteurs de la vie culturelle, des journalistes, des écrivains mais aussi des universitaires, pour faire discuter tout ce petit monde.

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Expliquez-nous ce qu’est ce livre ?

On souhaitait surtout concilier culture et sport, porter un message qui disait que ce ne sont pas deux milieux hermétiques, qu'il y a aussi une vraie culture pop du foot et qu'on défend ce type de culture. Dans certaines publications, on envisage avec un oeil très élitiste le sujet foot, et nous au contraire on essaye, avec quand même une certaine exigence, de pointer du doigt cette culture pop. En France, c'est un sujet qu'on aborde beaucoup moins qu’en Angleterre où il y a un art de l’image très particulier. En France, le foot est plus proche de la culture du rap. On fait intervenir aussi l’oeil des supporters, des graffeurs, des photographes. Le but du livre est qu’on "décale" la visibilité, on braque la lumière en-dehors du terrain, on cherche aussi toutes les manières d’expliquer notre passion du foot.

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Pour vous, c'est donc surtout une manière de dire que le foot fait entièrement partie de la culture ?

Oui exactement, je pense que pour les universitaires c’est un sujet d’étude à part entière. Il y a toute une culture tout autour, une culture pas seulement spécifique à ce qu'il se passe sur le terrain.

"Le foot c'est avant tout une culture pop, donc populaire au sens premier et noble du terme"

Comment expliquez-vous cette espèce de désamour de la France pour le foot, le fait que bien souvent il soit encore considéré comme un sport de "beaufs" ?

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Je pense qu’il y a toute une tradition de la culture qui appartient à une certaine forme d’élite et qui est donc hautaine vis-à-vis du foot. Il faut légitimer notre passion du sport en France, et c’est presque problématique. Il y a des choses qui bougent quand même, on est une génération qui a vu arriver la revue Desports comme un objet culturel valable sur le sport, exigeant, référencé, bien écrit, enfin quelque chose qui respecte la culture du sport. On aime le sport et on est surtout pas des tocards parce qu’on aime ça. C’est avant tout une culture pop, donc populaire au sens premier et noble du terme.

Comment a été fait le choix des auteurs du livre ?

Au départ, comme je le disais, on a envoyé des bouteilles à la mer via Twitter, on appartient à cette génération des réseaux sociaux aussi donc on s'en est servi. On a présenté à des auteurs le thème et on a rencontré des gens au fur et à mesure. On devait se garantir des belles signatures mais aussi faire connaître des auteurs et des postures, et se garantir des postures comme la nôtre.

Le livre est illustré en grande partie des photographie de Hans van der Meer. Celle-ci est issue de la série "European Fields" et a été prise à Dublin, en Irlande.

Le livre est illustré en grande partie des photographie de Hans van der Meer. Celle-ci est issue de la série "European Fields" et a été prise à Dublin, en Irlande.

Ce livre fait état de ce qu’est le football actuellement en France notamment, alors selon toi comment va-t-il et comment va-t-il évoluer ?

Le foot français n'est pas spécialement en bonne forme, d'ailleurs voir le Stade Malherbe 7ème est un bon indicateur... Mais sans parler du terrain, puisque ce n'est pas le propos du bouquin, je pense qu’il y a des fossés qui sont en train de se combler entre la culture et le foot. On est en train de rattraper notre retard par rapport à l'Angleterre et cela se fait à la sauce française, en gardant une forme d'exigence fondamentale. La culture du foot français se fait plus avec le rap, la culture urbaine, c’est pour ça qu’on a sollicité les membres du Outsiders Krew pour qu'ils nous racontent leur histoire : ce sont des autodidactes qui ont appris beaucoup à D’Ornano, le stade de Caen.

After 12 days of work we have completed our biggest piece ever ! For the East Stand of Berimo Stadium, we got together with some of the youth, and decided on 3 words which we all thought might be the most important elements of life. Berimo Stadium is the only football pitch in the slum of Lideta. It has a capacity of roughly 3000 people, and hunderds of people use it each day. #Ethiopia #ShareTheWordProject // [FR]: Après 12 jours de travail, nous venons de terminer notre plus grande oeuvre jamais réalisée ! Pour la Tribune Est de Berimo Stadium, nous nous sommes concertés avec des jeunes locaux pour choisir 3 mots qui nous ont paru être les éléments les plus importants de la vie. Berimo Stadium est le seul terrain de foot du bidonville de Lideta. Il a une capacité d'environ 3000 personnes, et des centaines de joueurs l'utilisent chaque jour. #Ethiopie -- #OutsidersKrew #ShareTheWordProject #Ethiopia #Lideta #peace #love #football #art #Graffiti #Streetart #StreetartAddis #AddisAbaba #SpagPhotography #SebToussaint #Art #MNK96 #WidenYourWorld -- @instagrafite @streetart_official @12ozprophet #12ozprophet @instagram @spraybeast @smcaenoff

Une photo publiée par Outsiders Krew (@outsiderskrew) le

 

Justement, il y a une partie du livre sur l’art signée de ce collectif de graffeurs. Le foot est déjà bien représenté dans l’art anglo-saxon, pourquoi en France ça ne prend pas ?

Peut-être parce qu’on a moins l’habitude de consommer de la culture underground. Il n'y a pas de grands peintres qui s’occupent du foot et du sport en général, mais il y a beaucoup de graffeurs, de graphistes ou des affichistes. La France n’est pas habituée à consommer de la culture pop de cette manière, donc oui il y a encore une vraie distinction entre sport et culture, on distingue vraiment la tête et les jambes en fait. Un article de Julie Gauchet dans le livre pointe d'ailleurs du doigt une vraie littérature du foot dans la première moitié du XXe siècle, il n'y avait donc pas cette distinction avant. Pourquoi ça s’est rompu ? Le sport a évolué, la culture a du mal avec l’argent et avec un sport qui s’est professionnalisé et "marketté". Il y a des choses marketing qui sont grandioses mais ça reste marginal.

"En France, on distingue vraiment la tête et les jambes"

En littérature, on a du mal à considérer que toute une production comme les biographies ou les documents sportifs sont de la littérature. On peut avoir du mal à considérer ça comme de la bonne littérature mais ça reste un aspect de la lecture des Français. Les gens lisent ces livres, la bio de Platini en France ou celle de Ferguson en Angleterre sont des livres très lus. Il y a aussi des travaux exigeants qui sont publiés comme dernièrement sur George Best ou ce que fait Romain Molina

Pourquoi votre livre intéresse aussi les non passionnés de foot ?

Je pense que ça peut les intéresser car on ne parle pas que du terrain, on parle de tout un univers. Quand on fait de la fiction ou des essais, il y a une réflexion aboutie et des informations qui sont nouvelles. C’est pour ça qu’on essaye de décaler. On est déjà matraqués par le tout football sur les écrans, et il y a cette nécessité d’aller voir ailleurs, et aussi on essaye d’expliquer pourquoi le foot est si passionnant que ça, pourquoi on en parle même sans avoir des images tous les jours, pourquoi on critique le mercato mais on s'y intéresse quand même.

Phoot issue de la série "European Fields" de Hans van der Meer

Photo issue de la série "European Fields" de Hans van der Meer. Elle a été prise en Suède et figure dans "Décalages".

Si demain on devait lire un livre sur le foot (hormis le vôtre) et regarder un film sur le foot, ce serait lesquels ?

Le livre, ce serait Rouge ou mort de David Peace. Tous les livres de Peace d'ailleurs sont bons. Le film ce serait 44 jours, une adaptation intéressante qui respecte le format initial du bouquin, The Damned United. Et j’ai un goût particulier pour le Zidane, un portrait du XXIe siècle pour son art du portrait, pour la BO que je trouve magnifique, et pour Zidane.

Le livre Décalages - Périple à travers le foot sera disponible à la vente dès le 1 février ici. Ou dans les bonnes librairies. 

Par Lucie Bacon, publié le 26/01/2016

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