Le football, encore loin de dominer l'eSport

Si vous avez mal lu et atterri sur ce lien pour nous faire comprendre que "bien sûr que si le football est le sport numéro un", relisez attentivement le titre. Oui, le football domine le monde du sport. Mais il ne règne pas vraiment sur sa version virtuelle... Car pour FIFA, PES ou même Football Manager, les concurrents ne sont pas NBA 2K, Top Spin ou Jonah Lomu Rugby Challenge. Mais des jeux qui n'ont rien à voir avec le sport. 

"Il y a dix ans, on gagnait des cartes graphiques et on était comme des gosses. Maintenant, c'est 5.000 euros minimum". En une phrase, William Gellato, responsable de la compétition en ligne de l'EA Sports FC (le Championnat de France officiel FIFA), a résumé la fulgurante ascension de l'eSport au cours de la dernière décennie.

L'e-quoi ? Le terme "eSport" n'est pas forcément le mieux choisi pour définir ce qu'est vraiment cette discipline : le jeu vidéo pratiqué à un niveau compétitif et très souvent professionnel. Contrairement à ce qu'il laisse penser, il englobe tous les jeux, de League of Legends à Starcraft II en passant par Counter-Strike ou FIFA, évidemment.

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Phases finales du championnat de France FIFA, en mai dernier à Paris (Photo EA Sports FC)

Phases finales du championnat de France FIFA, en mai dernier à Paris (Photo EA Sports FC)

Mais alors si l'eSport ne concerne pas seulement les jeux de sport, pourquoi utiliser ce terme ? Simplement parce qu'il est facile à comprendre. Sans être vraiment du sport, il en reprend aujourd'hui tous les codes au niveau compétitif : des équipes structurées, des joueurs, des coachs, des stars, des dizaines de jeux, des agents, des sponsors, des salles combles, des stades, des médias... et même des blessures. Un vrai monde à part.

Et FIFA est loin, très loin, d'être le jeu le plus populaire de ce monde-là. Peu de compétitions sont diffusées ou organisées en live, les dotations ne dépassent pas les 20.000€ (ce qui reste un bon chiffre)... À l'inverse, les championnats du monde de League of Legends, par exemple, ont attiré en octobre plusieurs millions de spectateurs sur les sites de streaming (comme Twitch) et offert à l'équipe championne (des Coréens du sud, les maîtres dans ce domaine) une dotation d'un million de dollars. 17.000 personnes se sont également serrées dans une salle de Berlin pour assister à la finale, jouée en live.

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Bruce Grannec, légende de Fifa

Pourtant, en France, l'un des eSportifs les plus connus du grand public est un joueur FIFA : Bruce Grannec, dit "Spank". S'il a décidé d'arrêter la compétition l'été dernier, il est une légende de la simulation de football la plus populaire, avec trois titres de champion du monde (2009, 2012, 2013) plus un autre (2006) sur PES.

Alexis Lefebvre, champion de France FIFA en titre, affronte Bruce Grannec, triple champion du monde sur FIFA. (Photo EA Sports FC)

Alexis Lefebvre, champion de France FIFA en titre, affronte Bruce Grannec, triple champion du monde sur FIFA. (Photo EA Sports FC)

Aujourd'hui ambassadeur pour EA Sports, il continue de streamer (se filmer en train de jouer, une pratique qui explose en parallèle de l'eSport) et poster ses vidéos sur Youtube. Il a également commenté aux côtés de Florian Gazan et Mahmoud "Brak" Gassama la finale des championnats du monde de l'ESWC lors de la Paris Games Week en novembre, sur l'Equipe 21.

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Pour moi, l'eSport c'est un des sports du futur. J'ai commencé il y a une dizaine d'années et ça a déjà beaucoup évolué. Si on m'avait dit que ça passerait sur la TNT je n'y aurais pas cru ! Mais ça va continuer dans ce sens, en Asie ils remplissent des stades, les mecs sont des stars... Et FIFA, donc le football, c'est quelque chose d'universel. Un jour ça passera à la télé et ça ne surprendra plus personne, ça sera quelque chose de normal.

Une E-Football League organisée par l'Equipe et diffusée sur l'Equipe 21 est d'ailleurs prévue pour démarrer à la fin du mois de janvier.

Certains grands clubs s'investissent tout de même déjà dans le "sport virtuel" : le Besiktas (Turquie) ou même Santos au Brésil possèdent leur section eSport. Rick Fox, triple champion NBA avec les Lakers au début des années 2000 possède depuis mi-décembre sa propre équipe sur League of Legends. "Étant un athlète professionnel, un businessman et un fier membre de la communauté des gamers, je vois comment l'eSport grandit. Nous sommes très proche de quelque chose d'incroyable", déclarait-il au moment de l'acquisition.

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Sur FIFA, c'est Wolfsburg qui avait décidé en mai de faire signer deux joueurs pour défendre les couleurs du club au niveau virtuel. Supporter du FC Nantes, Bruce Grannec n'a pas vu passer ce genre d'opportunité en France. Ni de la part des Nantais, ni des Rennais. Il en rigole :

Mais j'aurais aimé qu'ils me contactent ! Je pense que ça va finir comme ça. Ça serait beau que le Real par exemple ait son équipe virtuelle qui joue en lever de rideau, qu'il y ait des transferts entre clubs... Ça va finir par ressembler à ça.

Riot Games, l'entreprise qui a emmené l'eSport au niveau supérieur

Mais aujourd'hui FIFA, et PES encore plus, ont un temps de retard, comme l'explique William Gellato, également coach FIFA pour la Team-LDLC, une grande marque de matériel informatique :

Quand on voit une finale de FIFA, on saisit moins facilement l'excellence des joueurs. Et on n'a pas la même impression d'assister à un spectacle comme quand on regarde une finale de Counter-Strike ou League of Legends. Mais au moment de la dernière finale du championnat de France, on a fait 400.000 vues sur la diffusion avec un pic à 12.000 spectateurs. C'est énorme à l'échelle nationale ! Et EA n'est pas Riot Games.

Riot Games, le développeur de League of Legends, mise beaucoup sur l'eSport. L'entreprise a créé des ligues professionnelles un peu partout dans le monde, diffuse ses compétitions en ligne avec commentateurs et analystes et se permet de squatter les plus grandes enceintes de la planète (le Staples Center de Los Angeles, le Stade de la Coupe du monde de Séoul, le Zénith de Paris). Pour Bruce Grannec, le foot devrait s'en inspirer :

Quand on voit comment ils s'investissent, on se dit qu'EA pourrait en faire plus. Mais ça s'améliore ! Et puis FIFA a le potentiel, une partie de League of Legends c'est dur à comprendre pour les non-initiés alors que FIFA est calqué sur le foot. Et quand on sait ce que représente ce sport dans le monde...

Alexis Lefebvre face à Michy Batshuayi, lors de la finale du championnat de France FIFA en mai dernier (Photo EA Sports FC)

Alexis Lefebvre face à Michy Batshuayi, lors de la finale du championnat de France FIFA en mai dernier (Photo EA Sports FC)

Mais aujourd'hui, si beaucoup d'eSportifs professionnels vivent de leur talent, c'est chose plus difficile pour les meilleurs français sur FIFA. Champion de France sur le 15 l'été dernier, Alexis "Ayziq" Lefèbvre, 19 ans, est encore loin de pouvoir consacrer tout son temps à cette passion. Il jongle entre sa deuxième année de BTS électrotechnique ("les études sont essentielles"), l’entraînement et les compétitions.

Contrairement à d'autres jeux, FIFA ne requiert pas forcement une pratique quotidienne. Mais si tu veux rester dans les meilleurs, tu dois être rigoureux. Je peux me considérer comme "pro" et j'ai commencé à gagner de l'argent depuis mon titre de champion de France. Ça n'est pas suffisant pour en vivre mais ça m'aide pour l'essence, l'assurance de la voiture... Avec FIFA je peux me payer ça.

Voire mettre un peu de côté. Être champion de France avait rapporté un chèque de 5.000 euros à Alexis.

Et les pros du football, le vrai, s'impliquent-t-ils dans la version virtuelle de leur sport ? Si on a vu Raphaël Guerreiro (ailier lorientais) très proche des membres de "Vitality", une équipe réputée sur Call of Duty notamment, "Ayziq" a affronté, à la sortie de sa finale gagnée, Michy Batshuayi, présent pour remettre son chèque au vainqueur :

Et par miracle j'ai perdu. Je ne sais pas ce qu'il s'est passé, je m'en foutais un peu faut dire, on venait de me filer un chèque de 5.000 euros, laissez-moi souffler ! Après il jouait vraiment bien. J'ai remarqué que les joueurs de foot trouvent vite leurs marques sur le jeu. Ils savent quoi faire. Tu sens qu'ils sont au-dessus du lot. Mais j'ai pas fait exprès de le laisser gagner. Il m'avait chambré sur Twitter d'ailleurs.

Et Football Manager alors ? Un jeu de gestion peut-il avoir un avenir eSportif ? Bruce Grannec se marre à nouveau : "Le souci c'est que c'est pas hyper spectaculaire. Tout le monde aime ce jeu mais c'est dur de suivre des lives, ou de faire des tournois. C'est tellement long !" Devenir pro sur FM, ce rêve inatteignable.

Par Paul Arrivé, publié le 07/01/2016

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