Entretien avec Julien Momont, co-auteur du livre qui va vous réconcilier avec la tactique

"La France compterait soixante-six millions de sélectionneurs. Ce livre est écrit pour que chacun, exprimant sa personnalité, le fasse aussi en mobilisant une culture tactique." Voilà, en quelques mots, page 19 de Comment regarder un match de foot ? comment est résumé l’objet de l’ouvrage. Car si la tactique est par beaucoup considérée comme rébarbative et inutile, on comprend très vite à la lecture du bouquin des Dé-Managers des Cahiers du foot qu’elle est à la fois incontournable et passionnante.

Comment regarder un match de foot ? sort en librairie ce jeudi 11 février. Il est le fruit d’un énorme travail de recherches, de rencontres et d’écriture des quatre auteurs du blog des Dé-Managers, hébergé par les Cahiers du football, Raphaël Cosmidis, Gilles Juan, Christophe Kuchly et Julien Momont. Ce dernier, journaliste pour beIN Sports et L’Équipe 21 et surtout fou de foot et de sa tactique, nous raconte pourquoi ce livre doit être lu par les passionnés du ballon rond.

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Est-ce que d’abord, si on lit ce livre, on est assuré de gagner une saison sur Football Manager ?

(Rires) Non...

Pourquoi ?

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Car FM c’est particulier, et tu t’adresses à un connaisseur ! On ne prétend absolument pas donner des clés de réussite, et c'était l’écueil qu’on voulait éviter : on ne voulait pas être dogmatique, il n'y a pas une seule formule gagnante en football. Puis, on est qui pour donner des leçons ? L’idée, c’est de présenter les différentes approches qu’il peut y avoir pendant un match de 90 minutes entre 22 acteurs, avec des citations d'entraîneurs qui ont des manières différentes de percevoir le football. On est plus dans un débat d’idées que dans la volonté d'imposer une pensée unique.

Vous avez quand même écrit près de 500 pages sur la tactique, êtes-vous tous mentalement sains ?

(Rires) En plus, on a écrit 200 pages de plus que ce que l’éditeur avait demandé ! Ils ont été assez cool pour accepter le surplus ! Au départ, on devait écrire 330.000 signes, on se disait à ce moment que c'était énorme et qu'on allait jamais y arriver. Et en fait, quand on déroule le fil et qu’on développe les éléments, ça va vite. On voulait être le plus complet possible en faisant parler le plus d’acteurs possible. Ce n'est pas nous qui parlons mais les techniciens, les joueurs, les tacticiens. Et ce n’est pas un livre qu’on lit en une fois, on se sert du sommaire pour savoir ce qu’on veut lire. Même nous à la fin on faisait une overdose !

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"Le tableau noir, les gens s’en foutent, mais derrière tout ça, les réflexions sont intéressantes"

Et qui ça va intéresser ? 

Je pense qu'il faut déjà aimer le foot, ce n’est pas un livre pour ceux qui veulent le découvrir même si ça peut marcher. Il y a une espèce de mode en ce moment pour la tactique mais nous on écrit tous dessus depuis 3, 4 ans. Aujourd’hui on est content de voir que ça se développe ! On n'était pas convaincu qu’il y avait une audience mais l’éditeur a jugé le contraire donc tant mieux. On voulait raconter des histoires, ne pas trop rester dans la théorie car ça c'est vrai que ça devient vite rébarbatif. Il fallait partir d’exemples précis car c’est comme ça qu’on intéresse le lecteur.

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La tactique a cette réputation d’être très pénible et de n’intéresser qu’une infime partie des amateurs du foot, on imagine que vous avez envie de persuader les lecteurs du contraire ?

Il y a souvent une culture du résultat et on va juger les choses là-dessus. Mais derrière tout ça il y a le processus pour arriver au résultat, beaucoup de démarches de réflexion, et c’est là que le foot est le plus riche. Tout le monde est dégouté de la platitude des conférences de presse, et je pense que ce n’est pas seulement que les gens ne s’y intéressent pas, c'est aussi qu'on ne leur offre pas de contenu de ce côté-là. Si c’est bien raconté et si on présente les éléments intéressants pour aider à la compréhension, je pense qu'il y a de quoi passionner les gens. Le tableau noir, les gens s’en foutent, mais derrière tout ça, les réflexions sont intéressantes. D'ailleurs, la Data Room (l'émission de Canal + consacrée à l'analyse tactique, ndlr) marche plutôt pas mal, les palettes se sont aussi généralisées, il y a une demande à satisfaire.

Le plateau de l'émission La Data Room de Canal + qui analyse chaque semaine le foot sous l'aspect tactique (Photo Facebook / Canal +)

Le plateau de l'émission La Data Room de Canal + qui analyse chaque semaine le foot sous l'aspect tactique (Photo Facebook / Canal +)

D'ailleurs, pour présenter les matches, les médias commencent toujours par nous montrer le onze et la disposition tactique des équipes, alors pourquoi, finalement, la tactique est incontournable, n’en déplaise à ceux que ça rebute ?

Au final, chaque instant du match est tactique. Il y a certes le côté gestion des hommes, mais chaque décision est le fruit du plan de jeu travaillé depuis le début de saison, tout est dicté par les mises en place pour bien défendre, bien attaquer, comment combiner, comment conclure une action. Et la tactique, ce n'est pas seulement les 4-4-2 ou les 4-3-3, ça influe évidemment, mais la tactique se niche aussi dans plein de petits événements.

Dans la préface de votre livre, Christian Gourcuff indique que la tactique découle de la philosophie d’un coach, toutes les équipes ont-elles vraiment en Ligue 1 une philosophie propre et laquelle est celle qui se démarque le plus ?

Tout dépend de ce que l'on appelle philosophie, je pense qu'il faut plutôt parler d'identité de jeu. La philosophie, c'est le discours que beaucoup d'entraîneurs ont : "On s'adapte à nos joueurs et on essaye d'en tirer le meilleur". En Ligue 1, il n'y a pas vraiment de grandes identités de jeu, à part Bielsa l'an dernier, qui avait des gros principes identifiables. Mais c'est difficile de faire aux entraîneurs des procès d'intention, car souvent ils ont une mission à court terme qui est de faire des résultats rapidement, ils sont tout le temps sur la sellette, on peut difficilement leur reprocher de s’inscrire dans cette logique et de jouer avec un bloc bien en place. Dans ces cas-là, c'est toujours plus facile de détruire le jeu adverse que de construire un jeu élaboré.

"La Ligue 1 est plus pragmatique que romantique"

De l'extérieur, la L1 est plutôt rigide, il y a peu de créativité dans les mouvements mais c’est lié aux joueurs, c’est ce que nous disent les tacticiens qu’on a interrogés : "On aimerait tous bien jouer comme le Barça", et d'ailleurs ils seraient compétents pour les faire jouer comme ça, ils ne sont pas bêtes les entraîneurs, ils ont des connaissances tactiques, ils y pensent tous les jours, ils essayent des trucs, mais ils nous ramènent tous au niveau des joueurs. Le niveau technique en Ligue 1 ne permet pas d'avoir la même philosophie de jeu que le Barça, même si l'exemple de Nice montre qu'avec le recrutement et la formation, notamment, il est possible de réaliser des choses. Mais la Ligue 1 est plus pragmatique que romantique. 

Pour écrire ce livre, vous avez rencontré de très nombreux tacticiens, lequel vous a le plus impressionnés ?

Oui, on a rencontré Stéphane Moulin, Élie Baup, Johan Micoud, Guy Lacombe, Guy Roux ou encore Raynald Denoueix. Je pense que c'est Denoueix qui nous a le plus marqués avec Raphaël Cosmidis, c’est celui qui a la philosophie de jeu la plus tranchée. C’était génial, c’était un entretien très riche, on a passé près de 3 heures avec lui, il est vraiment très gentil, passionné par le jeu encore des années après. Attention, il est passionné par certains types de jeu bien particuliers, quand on lui parlait de l'Atlético de Simeone il nous disait que pour lui c’était un crime, c’était des tricheurs ! Il était passionnant car pour lui il n'y a presque qu'une façon de produire du beau jeu, c'est le jeu à la nantaise ou celui du Barça d'aujourd'hui. Stéphane Moulin était aussi très intéressant, il nous a ouvert les yeux sur plein de petits détails dont, de l'extérieur, on n'a pas forcément conscience, sur la gestion du groupe, les exercices à mettre en place, sur la réalité de son métier en fait.

"Avec Bielsa, Marseille a vibré pendant un an"

L’année dernière, Marcelo Bielsa a fasciné une grande partie des amateurs de foot et beaucoup disaient qu’il était un génie tactique, peux-tu nous expliquer pourquoi ?

Un génie tactique on ne sait pas vraiment, on peut voir ça de deux façons : au final il a échoué car Marseille n’a pas été en Ligue de Champions, sauf que, quand on voit la qualité de jeu qu’il a réussi à mettre en place pendant une saison, ce que Marseille a fait, chaque match était passionnant, il tentait des choses, c’était une approche emballante et ça s’est retrouvé dans le Vélodrome, Marseille a vibré pendant un an. Peut-être qu’il était trop extrémiste dans sa vision, mais c’est tout l’OM qui en a profité, les gens venaient au stade, on en parlait dans le monde entier. Il y a un gros enjeu d’image avec la tactique ! Des présidents qui mettent la pression sur le court terme n’encouragent pas à la mise en place de beau jeu.

Bielsa, Dieu pour certains, arnaque pour d'autres (Photo Twitter)

Bielsa, Dieu pour certains, arnaque pour d'autres (Photo Twitter)

Les principes de jeu de Bielsa sont établis depuis des décennies, et il a inspiré plein de techniciens comme Guardiola d’ailleurs, ce qui prouve bien que ses principes forts ne sont pas voués à l’échec, mais il les applique en toutes circonstances, avec des schémas de jeu répétés au mètre près à l’entraînement. Ce n'est pas habituel en France, les joueurs de l'OM ont passé une année un peu bizarre mais au final tous disent qu'ils se sont éclatés, Payet le dit, ça lui a fait franchir un palier ! Bielsa est un idéologue, il pense "ma manière est la seule qui est viable et je la tiendrai jusqu'au bout" mais c'est aussi un professeur car il fait progresser ses joueurs. On l'a vu avec Mendy et Dja Djédjé, il a su tirer le meilleur de joueurs dont on ne soupçonnait pas le niveau au départ.

Pour toi, quel est le meilleur entraîneur du monde actuellement ? Et pourquoi ?

C’est difficile de répondre à cette question car ça dépend de beaucoup d'éléments. Il suffit de regarder le cas Ranieri à Leicester. Il s'est fait jeter en Grèce et aujourd'hui il donne une leçon tactique à la Premier League. En fait, je pense qu'il vaut mieux se demander quels sont les entraîneurs les plus intéressants, ceux qui vont même passionner les gens qui n'aiment pas la tactique. Guardiola, à chaque match, il apporte quelque chose de nouveau, on ne s'ennuie jamais, c'est un processus passionnant et c'est donc plus facile à regarder.

"Rien ne vaut d'être au stade pour analyser un match"

Comment vous, les Dé-Managers, consommez du foot à la télé ? Vous en regardez souvent, vous prenez des notes ?

Tout dépend de nos emplois du temps. Moi je trouve que je n'en regarde pas autant que je le voudrais car je travaille beaucoup. J’ai du mal à regarder un match sans prendre des notes sur l’aspect tactique car je me dis que ça peut toujours me servir. Au départ, je note la disposition des joueurs dans le système et je trace des flèches pour marquer leurs déplacements récurrents, histoire d’avoir la base. Je note au moins le plan de jeu que j’arrive à déterminer, savoir si ça passe sur le côté, si ça joue long, en contre-attaque, etc., histoire de comprendre ce qu’a voulu faire l’entraîneur. Il y a des mécanismes plus détaillés parfois mais pour cela on est très dépendant de la réalisation télé.

Du stade, on voit mieux les déplacements. Rien ne vaut d'être au stade pour analyser un match, on a le plan large en continu. La Liga c’est notre championnat préféré, celui qu’on préfère regarder car c'est tactiquement intelligent et techniquement fort. Mais la Premier League a progressé car des techniciens étrangers ont apporté de nouvelles choses, comme Klopp dernièrement.

Alors faisons simple tout en ne dévoilant pas tout, quelles sont les 3 choses à regarder en priorité devant un match de foot ?

La première chose, c’est de déceler les organisations des schémas, ça se voit mieux quand une équipe est en phase défensive, il faut déterminer les 3 lignes, défense, milieu, attaque, et se méfier de ce qui est dit en avant-match.

La 2ème chose, et depuis ce livre j’y accorde plus d’importance, c'est de regarder le comportement de l’équipe pendant les phases-clés, il y a quatre temps : tu as le ballon, tu le perds, tu n’as pas le ballon, et tu le récupères. Il faut discerner quels sont les choix, les partis pris de l’entraîneur, par exemple le Barça de Guardiola gardait le ballon, faisait des passes courtes, assurait avant de prendre des risques. Il y a aussi des équipes, comme le Dortmund de Klopp, quand elles perdent le ballon, elles vont faire un pressing vers l'avant, alors que d'autres vont se regrouper en bloc. Certains pensent que ce sont des poncifs mais pour un novice ce sont des choses pas toujours si évidentes.

La troisième chose à regarder, ce sont les coups de pied arrêtés, comment l'équipe défend dans ces moments-là. Le débat n'est toujours pas réglé entre le marquage en zone et le marquage individuel mais il faut justement regarder comment les choses sont travaillées, les combinaisons, ce que l'entraîneur met en place défensivement. Le Barça de Guardiola avait des petits joueurs, mais ils se débrouillaient en ciblant des zones particulières...

"Tous les entraîneurs qu’on a rencontrés nous ont dit qu'ils dépendent de leurs joueurs"

Finalement, est-ce qu’un entraîneur est plus important que tous ses joueurs, puisque c’est lui qui met en place la tactique de son groupe ?

En fait, c'est plutôt l'inverse. Tous les entraîneurs qu’on a rencontrés nous ont dit qu'ils dépendent de leurs joueurs. Leur rôle, c’est de les mettre dans les meilleures conditions possible, et oui c'est un rôle très important, mais tous nous disent qu'une fois le match commencé, ils n’ont plus tant d’influence que ça, ils ne peuvent plus agir. Ils doivent leur donner les clés pour savoir prendre les bonnes décisions au moment du match, selon les situations, est-ce qu’on presse, est-ce qu’on se replie, etc. Si l'entraîneur voit que son joueur est trop en retard dans le pressing, quand tu lui dis, c'est déjà trop tard. C'est peut-être un discours humble des entraîneurs, mais en fait ils sont des facilitateurs pour les joueurs.

Malgré tout, à l’échelle collective, on sent la patte du coach. Là, le Real de Benitez et le Real de Zidane, ça ne joue pas du tout pareil, c'est la même chose à Marseille entre Bielsa et Michel. Ils ont une grosse influence sur le style de jeu, mais il y a aussi une grosse part de responsabilité des joueurs qu’il est impossible de nier. Les entraîneurs en tout cas ne se mettront jamais au-dessus de leurs joueurs.

"Comment regarder un match de foot ?" sort ce jeudi 11 février aux éditions Solar. Il sera disponible en ligne ici et dans les bonnes librairies. Il fait presque 500 pages et coûte 17,90€. 

Par Lucie Bacon, publié le 10/02/2016

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