"La mission, c’est d’essayer de distraire les gens" : entretien avec le rédacteur en chef de J+1

Depuis 3 saisons, J+1 décortique chaque lundi soir, sur Canal + Sport, les images de Ligue 1. Avec un peu de jeu, beaucoup de passion et surtout, de l'humour. Et ça fait du bien. 

Laurent Salvaudon est rédacteur en chef de l'émission. Pas toujours facile pour lui de jongler entre 60h d'images à dérusher, des personnages complètement fous à inviter, Cazarre à canaliser et les vannes de Stéphane Guy à juguler. Mais il nous explique ses secrets.

Il paraît que tu es à l’origine de l’émission. Peux-tu nous expliquer comment cette idée t’est venue ?

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J’étais un fan de l’émission El Día Después, diffusée en Espagne et basée sur des caméras isolées qui captent des histoires sur les terrains entre de grands joueurs de Liga ou dans les tribunes avec de superbes histoires de supporters inconnus. Je me suis dit que c’était une piste intéressante pour la Ligue 1, un jour.

"De la chaleur, de l’humour et du culot"

Comment avez-vous imaginé l'émission ? 

On s'est inspiré de El Día Después, donc. En Espagne, on aime savoir ce qu'il se dit sur le terrain, on analyse à l’extrême la psychologie des joueurs. On aime raconter des histoires passées inaperçues en direct. Le match ne dure pas 90 minutes mais 3 jours. Ca c’est pour le traitement des images. Concernant le plateau et le ton général de l’émission, on s’était donné un peu l’objectif de créer une intimité sympa, comme dans un late show américain. Stéphane Guy porte bien cette idée, de la chaleur, de l’humour et du culot.

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L'équipe de J+1, saison 2015/2016 (Photo Canal+)

Julien Cazarre, Stéphane Guy, Marina Lorenzo, Eric Carrière et Pierre Desmaret, l'équipe de J+1, saison 2015/2016 (Photo Canal+)

La mode, c’est de critiquer la Ligue 1, son niveau, dire que les stades sont vides… Nous, on tente de montrer que c’est exagéré, en ressortant les gestes techniques, les supporters qui traversent la France en camping-car, on tente de faire découvrir des joueurs sympas. En gardant en mémoire qu’en étant lundi soir, c’est-à-dire en dernier dans l’ordre de diffusion, on devait donner envie aux gens de tenir jusqu’à 22h45 un lundi soir pour des images de Ligue 1. Donc, forcément, prendre des risques, tenter des choses pour amener à voir des choses différentes du reste du week-end, en complément du CFC qui balaye avant nous super bien l’actu Ligue 1.

Comment ça s’est passé pour présenter ça à Canal ? Ils ont tout de suite accepté ?

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J’étais chez beIN Sports depuis le lancement de cette chaîne. Puis l'ancien boss des magazines foot de Canal, Karim Nedjari, m’a proposé une page blanche pour monter une émission de football sur le ton du Grand Journal qui cartonnait. J’ai évoqué mes envies pour revenir à une chose essentielle selon eux un peu délaissée : l’image. J’avais des rubriques en tête depuis un moment. Je les ai exposées sans trop de détails, entre deux cafés. Le lendemain, j’ai été rappelé. La volonté de mettre ces idées en place a été très rapide à Canal. L’émission a été montée en quelques semaines.

Pour monter une équipe autour de toi, comment ça s’est passé ? Tu as pu choisir ? Pour la présentation, Stéphane Guy était tout de suite chaud pour tenir ce rôle ?

Canal+ est une maison sérieuse et je suis arrivé dans mes petits souliers donc j’ai logiquement fait confiance à la direction pour le casting qui correspondait aux axes éditoriaux que l’on s’était fixés avec Dominique Armand, rédacteur en chef à mon arrivée. Je ne connaissais pas Romain Del Bello ni Stéphane, mis à part par leurs performances à l’antenne. Il paraît que Stéphane n’était pas du tout chaud, mais la direction aimait son côté fou et n’a pas hésité à lui imposer de se lancer. Il s’y est vite piqué le bougre. Le seul sur lequel j’ai pris l’initiative de me battre, c’est Julien Cazarre. J’avais bossé avec lui depuis M6 et, fort des images de Ligue 1, j’étais super confiant pour sa réussite dans un rôle qui n’existe pas beaucoup niveau foot en TV. Il est hors-normes.

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Julien Cazarre, le plus fameux abonné de Canal + (Photo Canal +)

Julien Cazarre, le plus fameux abonné de Canal + (Photo Canal +)

Combien de personnes travaillent sur cette émission et comment les rôles sont répartis ?

Du mardi au samedi, je suis seul. Le dimanche et lundi, nous sommes 4. En plus des 5 journalistes qui montent en salle les reportages et rubriques.

Comment se passe la préparation de l’émission ?

Je suis en constante recherche d’angles de reportages, d’idées de rubriques. Je fouille partout et je sonde clubs, joueurs, supporters à la recherche d’histoires autour des divers acteurs de Ligue 1. Pas seulement les joueurs. Du speaker à la supportrice de 100 ans en passant par l’agent le dernier joueur du mercato, pas besoin d’être connu pour intéresser. Il faut juste une histoire qu’on n'a pas l’habitude de voir. Marina Lorenzo et Stéphane, qui présentent l’émission ensemble cette saison, me proposent souvent des idées, de même que l’ensemble de la rédaction foot.

Le dimanche, ça doit être infernal pour vous, de tout regarder et tout monter ?

Nous sommes 4 et c’est la journée décisive. A mes côtés, ils s’appellent Thomas Figueiredo, Salim Dib et Théo Douet. Ces noms ne vous disent rien mais sont au moins aussi importants que ceux qui sont à l’antenne. Car notre boulot le dimanche puis le lundi, c’est le dérush : 60 heures d’images à regarder et évaluer (40h autour des matches réalisés, 20h de tournages), c’est la matière première qui va fournir cette émission et dont on va sortir seulement 40 minutes... La part de l’image dans J+1 est fondamentale : le contrat que je me fixe c’est 40mn d’images et 20 minutes de discussion en plateau. En gros, c’est comme si tu envoyais un énorme filet de pêche à la mer le samedi et que le dimanche tu comptais un à un les poissons pour essayer d’en dégoter quelques-uns extrêmement rares. Avec tout ça, on peut construire des sujets, enrichir les reportages basés sur des tournages, fournir des images à Cazarre, le Twittofoot, Version Originale et on ressort des "pépites". Tout part de là. Le dimanche soir, l’émission est quasiment écrite. On monte les sujets et autres éléments le lundi.

"L’adjoint de Marcelo Bielsa, un ovni, nature au possible"

De quel reportage es-tu le plus fier ?

C’est très difficile à dire ! Disons que je me réjouis qu’on puisse enchaîner un sujet sur la touchante équipe de France du Cécifoot à la rencontre de la L1 puis un reportage sur l’exubérant supporter de l’OM Bengous dans la même émission. C’était sympa aussi d’avoir pu suivre la signature de l’international colombien Juan Quintero en inside à Rennes, diffusée le soir même. Des moments qu’on ne voit pas souvent et ça montre que contrairement à ce que disent certains, J+1 est globalement appréciée des clubs avec lesquels on a d’excellents rapports.

Y a-t-il un personnage ou un joueur interviewé dans J+1 qui t’a marqué plus que les autres ?

L’adjoint de Marcelo Bielsa, Fabrice Olszewski. Un ovni, nature au possible. Il n’a rien compris à l’endroit où il était arrivé. C’est finalement un personnage complètement annexe dans le fonctionnement d’un aussi grand club qui nous en avait appris le plus sur ce fascinant personnage qu’est Bielsa.

Et quelle émission as-tu préféré préparer et tourner ?

C’est récent : celle qui a suivi les attentats. Elle a été éprouvante pour toute l’équipe mais passionnante. Nous devions naviguer sur un fil ténu entre hommages et humour que nous ne voulions surtout pas perdre de vue. Toute la semaine et le week-end, j’ai été longuement en contact avec des personnes directement touchées ou qui avaient perdu amis ou membres de leur famille, en cherchant comment aider à rendre un hommage sincère et simple. Quand Michael Dias, le fils de la seule victime du Stade de France a accepté de venir enregistrer l’édito, sa venue a été une claque. Son courage et sa dignité ont bouleversé les techniciens qui écoutaient au début d’une oreille distraite cet enregistrement supplémentaire dans une longue journée. Il rendait hommage à son père, droit et solide, tout en pudeur, demandant à recommencer après avoir buté sur un mot.

Ces images m’ont suivi le reste de la journée. On se dit alors que la mission c’est d’essayer de distraire au maximum les gens, participer comme d’autres à leur changer un peu les idées un lundi soir à 22h45. C’est pas grand-chose, mais ça laissera des souvenirs forts.

On imagine que tu parles dans l’oreillette de Stéphane Guy pendant l’émission, tu lui glisses 2, 3 vannes parfois ?

Je refuse d’assumer les vannes de Stéphane… Plus sérieusement, on s’entend bien et beaucoup de bêtises circulent dans nos échanges, tout en restant évidemment concentrés sur le déroulé, qui change pas mal au gré de notre retard. On s’amuse bien à faire cette émission en direct.

"Le patron des sports de Canal+ vient de prolonger Cazarre"

Pour Cazarre, comment ça se passe ? C’est lui seul qui écrit ses textes ?

On lui met plein d’images de côté. Lui a regardé les émissions foot de Canal+. On regarde tout ça ensemble, on lui propose des vannes mais c’est à lui de voir. Cazarre, ça ne sert à rien d’essayer de lui imposer quoi que ce soit. C’est quelqu’un qui a gardé une âme d’enfant, il ira volontiers là où vous lui interdisez. Il a l’amour vache, mais c’est avant tout réellement de l’amour pour le foot et les joueurs. Y’a rien de vraiment méchant, cruel, grinçant. C’est comme un pote qui te cartonnerait à la sortie d’un match raté. Julien sait de quoi il parle, il connaît très bien la Ligue 1 et son histoire, ses vannes tombent souvent justes pour cette raison d’ailleurs. Les gens le sentent, je crois. Ici, il est libre et il le sait. Thierry Cheleman, patron des sports de Canal+, vient d’ailleurs de le prolonger.

Comment choisissez-vous vos invités ?

Oui, on discute pas mal avec Stéphane Guy. On lance nos pistes de notre côté, on essaye d’alterner entre joueurs, coaches ou présidents connus, personnages à faire découvrir, anciennes gloires ayant la parole plus libre qu’en pleine carrière… On se rencarde comme on peut sur la personnalité du joueur, on surveille leurs interviews, l’actu… Mieux vaut être à l’aise devant une caméra ou tout au moins naturel pour faire un bon invité de J+1, car les téléspectateurs attendent qu’il soit dans le ton décalé du reste du programme… Y’a eu du très bon et aussi du beaucoup moins bon ! Souvent, les personnalités attachantes, inconnues et moins soumises à la pression, comme le spirituel Oniangué (Reims), l’ultra-naturel Cissokho (ex-Nantes) ou l’érudit Saad (ex-Caen) sont restés dans les mémoires.

Des joueurs ont-ils refusé de venir dans J+1 ?

Oui, ça arrive. La plupart, c’est pas qu’ils aient clairement quelque chose contre nous… Mais plein de joueurs préfèrent rester avec Madame au chaud au lieu de monter faire un aller-retour jusqu’à Paris ! Souvent on a des réponses positives, mais vu les semaines d’entraînements, c’est compliqué de faire dormir un joueur un lundi soir à Paris. Les clubs sont coopératifs ! Malgré parfois des images de comportements dommageables que nous montrons en tant que journalistes défenseurs du football, l’émission est à 95% positive et enjouée.

Samir Nasri face à Stéphane Guy, en octobre dernier (Photo Canal+)

Samir Nasri face à Stéphane Guy, en octobre dernier (Photo Canal+)

Avez-vous des retours des joueurs, notamment sur ce que peut dire Cazarre sur eux ?

L’énorme majorité des joueurs de Ligue 1 avec qui on peut discuter disent être fans de Cazarre. Surtout quand il vanne les autres... Y’a pas mal de joueurs qui m’ont déjà dit que ça débriefait l’émission et notamment le passage de Cazarre dans le vestiaire le mardi. Ca va même jusqu’à ce que certains, comme le Rennais Ntep, fassent des gestes pour être repris par Julien dans sa rubrique.

Quels seront les prochains invités ?

L’invité de ce lundi c’est Bryan Dabo de Montpellier. Ici, on va justement faire découvrir un mec très spécial, qui a l’oreille absolue. Il a appris seul le piano et la guitare, en plus d’avoir été champion de karaté, le tout avec une simplicité assez déconcertante… Le genre de profil qui aide à atténuer, autant qu’on puisse, la force de la piètre image des footballeurs auprès du grand public.

Par Lucie Bacon, publié le 07/12/2015

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