Entretien avec Lionel Briot, le photographe qui a immortalisé les virages du Vélodrome

De 1996 à 2002, Lionel Briot a immortalisé les virages du Vélodrome, à Marseille. Les clichés vont être exposés du 10 juin au 3 juillet et conservés dans un livre à paraître ce jeudi Vélodrome Le Douzième Homme. En attendant, il nous confie ses souvenirs et les émotions ressenties derrière son objectif.  

Photo Lionel Briot

Photo Lionel Briot

Pouvez-vous nous raconter comment vous vous êtes retrouvé dans les tribunes du Vélodrome ?

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Comme beaucoup de jeunes Marseillais, ça démarre à l’enfance. Le Stade Vélodrome et l’OM, c’est une transmission de génération en génération : on y va en famille, avec son frère, son père, son oncle. À l'époque, on y entrait entre deux adultes, en se faufilant entre les pattes des plus grands. Ce qui m'a marqué, c'était de voir de près les joueurs, toute cette magie, on pouvait vibrer sur les exploits de nos idoles. Mes premiers frissons, c'était pour un OM/Ajax. Le stade était rempli, c'était les prémices de la Coupe d'Europe, j'ai ressenti une vraie émotion.

Et comment se sont déroulées vos prises de photos, au stade ? 

J’allais toujours au stade de temps en temps, j'ai supporté l'OM pendant ses plus belles années, toutes les années 80. J'ai quitté Marseille vers 1983, j'étais assez loin mais je revenais de temps en temps. Je suis revenu au début des années 90, et en retournant au stade après la coupe d’Europe, je regardais plus le spectacle, l'ambiance. Entre temps, le mouvement ultra s’était développé, avec des chants, des capos, du spectacle dans les tribunes, ce qui n’était pas le cas avant.

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Photo Lionel Briot

Cette ambiance de virage, à la fois visuelle mais aussi humaine, me touche plus que le spectacle de football. À l’époque, j'étais photographe mais je faisais beaucoup de photos de studio, j’avais besoin de me confronter à autre chose, à une autre manière de faire, à ne plus être sédentaire. J’avais besoin d’une photographie plus physique, avec un autre format, un petit appareil. 

Avec quel appareil shootiez-vous d'ailleurs ? 

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Comme c'est un travail sur des années, j'en ai utilisés plusieurs : un Leica, un Nikon, un petit compact Olympus aussi. Je prenais ce que j’avais sous la main et comme je pouvais, c’était un travail personnel donc j’utilisais les formats que je voulais. C'était surtout du matériel léger pour être réactif, car ça peut être mouvementé.

Photo Lionel Briot

Photo Lionel Briot

Comment vous ont accueilli les supporters ? On imagine que vous deviez plutôt vous faire discret...

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Ça s’est fait dans le temps, je peux être discret car c’est une qualité qu’on demande à un photographe. Mais il faut surtout ne plus être visible, il faut du temps, être accepté, que les gens connaissent votre visage. La première fois je suis venu avec un gros appareil autour du cou, un boîtier assez conséquent, je me suis approché d’un capo et forcément il était un peu réticent, car à l'époque les capos n'étaient pas en représentation, ils n’aimaient pas les médias. Mais ensuite je me suis présenté pour lui expliquer ce que je venais faire. À l'époque, il n'y avait pas de photographes de presse, il y avait moins d'appareils en tribunes. Je rentrais comme ça, aujourd'hui ce serait impensable pour moi.

"Malgré tout, l’année dernière, avec Bielsa, la fête y était"

Où vous placiez-vous dans le stade ?

Je suis issu des virages, j’ai vu une majorité des matches en tant que spectateur des virages, et surtout c’est là qu’il y a les cœurs de l’animation.

On imagine que vous êtes retourné au stade depuis, que pensez-vous de ce nouveau Vélodrome ? 

Oui, j’y suis retourné au moins deux fois pour des matches, et aussi une fois vide, c'est là que je me suis rendu compte que c'est un super beau stade. 99% de mes photos sont faites dans l’ancien stade, mais le nouveau aurait été photogénique. Par contre pour moi il y a la nostalgie de l’ancien, que j’ai connu enfant. Là, c’est un bel objet mais le contexte n’est pas favorable, même si malgré tout, l’année dernière, avec Bielsa, la fête y était.

Photo Lionel Briot

Photo Lionel Briot

Maintenant, quand je dis que ça a changé, ce n’est pas lié au stade puisque comme c’est fermé, pour le son, c’est impressionnant. Par contre pour moi ça a changé comme le monde évolue : un stade avec les bras levés c'est très beau, mais avec des bras levés qui tiennent des portables, ça ne l'est pas et surtout, c’est à côté de l’encouragement. On ne peut pas ne pas être là et encourager, avec les nouvelles technologies les gens sont avec vous mais n'y sont pas. Je suis d’une autre génération mais aussi d’une autre philosophie, je ne veux pas dire "c'était mieux avant", mais avant, au-delà d’un spectacle pauvre footballistiquement, j’y ai trouvé une vraie richesse visuelle et humaine et c’est ce qui m’a donné envie continuer.

Qu’est-ce qu’ils ont de spécial finalement pour vous les virages de Marseille ?

Ça, c’est une question qu'il faudrait poser à un sociologue. Les virages ont leur identité : Marseille c'est différent de Paris, et de la France en général, c’est chaud, c’est bouillant... Maintenant, si j’étais Anglais, je dirais qu'à Liverpool ce sont peut-être les plus beaux virages... Pareil à Fenerbahçe ou en Argentine. Bien sûr en France il y a certainement d’autres clubs, comme Lens ou Sainté, où les virages sont aussi populaires, mais pas au sens péjoratif, c'est une richesse, une mixité, les gens ont envie de s’y exprimer. Au Vélodrome, les virages ont la particularité d’être ceux de Marseille, où ensemble on est plus fada.

"Quand on fait une photo consciemment, avec empathie ou une forme d’amour pour son sujet, on est obligé de s’en rappeler"

Est-ce qu’il y a un moment pendant les matches que vous avez shootés qui vous a particulèrement marqué ? Ou est-ce qu'une photo vous a marqué plus qu'une autre ? 

Je peux me rappeler de toutes les photos, du moment, du contexte. Les photos ne sont pas forcément des moments qui vont me marquer, mais chaque photo est un instant d’une vie. Quand on fait une photo consciemment, avec empathie ou une forme d’amour pour son sujet, on est obligé de s’en rappeler.

Depé, immortalisé par Lionel Briot

Depé, immortalisé par Lionel Briot

Le moment qui m'a le plus marqué ce n'est pas une photo, c’était le soir du match OM/Troyes, le 28 juillet 2000, le soir où Depé est parti (Patrice de Peretti, capo emblématique des South Winners puis fondateur en 1994 du groupe Marseille Tout Puissant, est décédé à 28 ans d'une rupture d'anévrisme, ndlr). Tous ses proches étaient touchés et meurtris par la nouvelle... Pendant ce match, on était au-delà de la réalité (il hésite beaucoup, ému). Je n’en trouve même plus les mots, c'était un moment presque irrationnel. On était dans la tribune où il était encore deux jours avant, il n'était plus là mais là quand même. On était vraiment abattus, et en même temps au moment de l’hommage, on est arrivé à un paroxysme compliqué à vous retraduire.

"Le stade, c’est uniquement de l’émotion"

Pour moi on parle d’émotion, et le stade c’est uniquement de l’émotion. Patrice de Peretti avait ce pouvoir de transmettre les émotions, faire délirer, chanter. Le jour où il n'était plus là, il nous a quand même marqué différemment, on a tous chanté un des chants du virage, ça a été très fort, c'est un souvenir qui dépasse carrément le cadre du stade.

Et vous avez pris des photos de ce moment ? 

J’ai pris des photos ce soir-là mais je n’étais plus dans mon savoir-faire de photographe, j’avais lâché prise. J’ai tous mes négatifs, je les ai développés mais je n'ai pas fait de tirages ni d'agrandissements. Peut-être que les photos sont ratées, je n'ai pas encore assez de distance professionnelle sur le moment pour le dire, parfois les photos ratées sont des chefs d'œuvre, en toute modestie. En tout cas, ce moment m’a nourri pour la suite. On a besoin de ces moments-là.

Vélodrome Le Douzième Homme. Photographies de Lionel Briot, textes de Christian Bromberger et Laura Serani. Livre français/anglais avec 53 photographies. Sortie le 26 mai 2016. 30 €. LE GARAGE PHOTOGRAPHIE / ARNAUD BIZALION EDITEUR

L’exposition Vélodrome Le Douzième Homme aura lieu dans la Galerie de la Salle des Machines à Marseille du 10 juin au 3 juillet 2016. Vernissage le jeudi 9 juin à partir de 18h où une signature du livre sera organisée. 

Par Lucie Bacon, publié le 25/05/2016

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