Pep Guardiola à Louis-II lors de Monaco-City, la saison dernière (© Benjamin Cremel / DPPI)

Comment des entraîneurs révolutionnaires ont transformé le football : un nouveau livre vous explique tout

Ils sont de retour.

Il y a deux ans, ils avaient publié l’ouvrage Comment regarder un match de foot ?, qui avait été un énorme succès. Cette fois, Julien Momont, Raphaël Cosmidis et Christophe Kuchly ont décidé de s’attaquer à l’histoire du foot en se concentrant sur des figures qui l’ont pensé, théorisé et transformé.

Les trois auteurs des Cahiers du foot ont donc choisi sept entraîneurs révolutionnaires, un par décennie depuis les années 50, pour expliquer l’évolution du jeu. Gusztáv Sebes, Helenio Herrera, Rinus Michels, Valeri Lobanovski, Arrigo Sacchi, Johan Cruyff et Pep Guardiola : pour chacun, ils ont analysé des matches, expliqué les évolutions dans les mises en place tactiques et les choix humains, mais surtout ils rapportent tout ce que cela a changé dans l’histoire du foot, et comment chacun a eu une incidence sur les joueurs, sur les autres coaches mais aussi et surtout sur le foot aujourd’hui.

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Un ouvrage passionnant qui rapporte et justifie l’éternel débat, brillamment posé dans la préface de Christian Gourcuff, qui transcende l’histoire du foot : faut-il préférer l’efficacité ou le beau jeu ? Pour présenter ce livre, Julien Momont a accepté de répondre à quelques questions.

Football Stories | Le premier livre a été un succès, donc contrairement à ce que disent certains, la tactique intéresse le public. Pourquoi, si vite, un deuxième livre, plus historique cette fois ?

Julien Momont | Il y a eu plusieurs choses : on avait déjà bien aimé le processus d’écriture du premier, alors que l’on plongeait vraiment dans l’inconnu. On s’entend tous bien, on se complète, on se stimule, et ça nous disait bien de reprendre un projet commun alors que depuis le premier livre, on a tous des trajectoires différentes.

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Il y avait aussi la volonté de l’éditeur de surfer sur la réussite du premier, mais il a fallu trouver quelque chose de différent. Le premier livre était assez général et complet, donc on s’est cette fois concentré sur les entraîneurs. L’idée ce n’était pas de refaire Inverting the pyramid, qui est une grosse histoire de la tactique, c’était plutôt de se concentrer sur des hommes qui ont marqué l’évolution du jeu, avec une sélection subjective, que l’on explique d’ailleurs un peu en introduction.

Quand on a dévoilé la couverture sur Twitter, beaucoup nous ont dit "mais il n’y a pas machin" avec plusieurs noms, mais on ne prétend pas être exhaustifs, pour nous ce sont ceux qui ont le plus marqué le football, car ils ont inspiré d’autres entraîneurs, ou car, après eux, le jeu a changé.

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Comment avez-vous travaillé sur ce livre ? Combien de matches avez-vous regardés ?

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Alors ça… C’est sûr qu’il y a plus de matches disponibles pour Guardiola que Sebes déjà ! Moi j’ai fait Sebes, Herrera et Lobanovski. On a essayé d’en regarder au moins une dizaine en entier par entraîneur. Pour Sebes (qui a entraîné de 1940 à 1957, ndlr), il n’y en a que deux complets disponibles, mais sur Youtube je suis tombé sur des reconstitutions des matches de la Hongrie lors du Mondial 1954, où quand il manque des images, des photos complètent. On tombe sur ce genre de pépite parfois... On a essayé d’être le plus complet possible, et on a bien squatté Footballia, un site qui référence tous les matches de l'époque.

Des sept coaches dont vous parlez, quel est celui qui t’a le plus marqué ? Ou celui qui selon toi est le plus révolutionnaire ?

C’est difficile de les classer ! Lobanovski et Sebes sont finalement un peu en retrait, Sebes car il a officié à une époque où l’entraîneur n’était pas autant mis en valeur qu’aujourd’hui donc c’est difficile de mesurer son impact, même s’il a mis en place des révolutions comme le faux numéro 9 qui a eu un retentissement énorme à l’époque. Je dirais Sacchi et Cruyff, même si certains vont dire que Cruyff était un disciple de Michels, mais quand il était joueur sous Michels, il était déjà entraîneur sur le terrain !

Cruyff et Sacchi sont révolutionnaires sur les idées, ce sont ceux qui sont encore le plus présents aujourd'hui, ceux qui avaient le plus de modernité en quelque sorte. Herrera, lui, était révolutionnaire dans le rôle et la figure de l'entraîneur, en terme d’autorité, et en terme de philosophie et de tactique c'est le pendant de Cruyff. Herrera d'un côté et Cruyff/Sacchi de l'autre représentent en fait les deux grands courants du foot.

"Guardiola a repris certaines idées de Bielsa et a su les faire fructifier"

Tu parlais des gens qui vous reprochaient de ne pas avoir parlé de certains entraîneurs, et j’ai vu que Bielsa revenait souvent. Vous n’en parlez pas car c’est de Guardiola dont vous parlez pour les années 2000, Bielsa a le droit quand même à plusieurs références et à un encadré, mais est-ce que Bielsa est de toute façon révolutionnaire ?

Tout dépend ce que l’on entend par révolutionnaire. Une révolution doit avoir un impact large, à différents degrés. Il peut l’être dans le sens où il a généré beaucoup de disciples sur une approche nouvelle du jeu, il est d’ailleurs un peu fondamentaliste et intégriste dans son approche, on sait ce qu’il fait et il ne changera pas, notamment avec le fait de toujours avoir un défenseur de plus que le nombre d’attaquants en face. C’est celui qui est le plus tranché dans l’histoire du foot. Après, est-ce qu’il a assez réussi pour être vraiment quelqu’un qui a changé le foot ?

C’est Guardiola qu’on a choisi pour les années 2000, il a repris certaines idées de Bielsa et a su les faire fructifier. Bielsa a fait de très bonnes choses, mais dans l’idée de révolution il y a celle de retentissement à une échelle globale qui n’existe pas encore vraiment pour lui. C’est aussi pour cette raison qu’on n'a pas mis Suaudeau ou Arribas pour le jeu à la nantaise, qui a marqué le football français, mais qui a été une révolution assez localisée.

Pep Guardiola à Louis-II lors de Monaco-City, la saison dernière (© Benjamin Cremel / DPPI)

Qui selon toi est actuellement le meilleur tacticien de L1 ? 

C’est une question difficile car on n’est pas dans les clubs pour voir comment ils travaillent vraiment. Mais ce que fait Ranieri avec Nantes, c’est excellent car il a une idée de jeu, il s’y tient et ça fonctionne. Favre a aussi une véritable réflexion sur le jeu, il y a une véritable identité de jeu qu’il arrive à donner à ses équipes. Stéphane Moulin à Angers a aussi une vraie identité de jeu.

On n’est pas là pour apporter des jugements de valeur, on aime surtout bien repérer les entraîneurs qui arrivent à mettre une vraie empreinte avec un vrai projet de jeu car ça montre qu’ils ont des principes.

En conclusion du chapitre qui lui est dédié, on cite Lobanovski qui regrette que "le football soit plein de gens qui n’ont pas besoin de défendre leurs principes, pour la bonne raison qu’ils n’en ont pas", donc il faut savoir être flexible et savoir faire des concessions, mais avoir des principes, ça aide. Ceux qui réussissent ont souvent un vrai projet de jeu.

Finalement, le débat essentiel du football, résumé dans le livre et dans la préface par Gourcuff, c’est cette dualité entre le beau jeu et l’efficacité. Quel est ton avis à toi sur ce débat ?

Gourcuff, son point de vue c’est de dire que c’est en produisant du beau jeu qu’on va gagner, à long terme, et c’est aussi ce que pensent Bielsa, Guardiola, ou Furlan… Mais qu’est-ce que c’est que le beau jeu ? On préfère souvent un jeu spectaculaire porté vers l’avant, mais il y a beaucoup de contre-exemples qui montrent qu’une approche plus défensive fonctionne aussi.

"Cette idée de recherche du beau n’est pas forcément indispensable pour gagner"

Dans le foot, si tout le monde faisait pareil, ça rendrait les débats tactiques moins intéressants, heureusement qu’il y a une multiplicité des approches, avec des nouvelles nuances, des actualisations. On dit souvent qu’il y a un projet de jeu par entraîneur d’ailleurs ! Cette idée de recherche du beau n’est pas forcément indispensable pour gagner, et pour le football, je ne vais pas dire que c’est mieux, mais on prend quand même plus de plaisir.

Si toi tu étais entraîneur, tu serais quel genre de coach ?

Il faudrait poser la question à Raphaël qui fait ça au quotidien avec des jeunes. Moi je n’ai fait que filer quelques coups de main, et c’est tellement complexe ! Plus on étudie tout ça, plus on se rend compte qu’en tant qu'observateur on ne sait rien, on n’a pas d’idée du métier, de tout ce que cela implique d’être entraîneur, il y a des ego à gérer, il faut les faire jouer ensemble.

C’est Wenger qui le dit aussi, il faut gérer des hommes avant de gérer des joueurs, il faut les gérer de façon isolée et on n'est pas là au quotidien pour voir ça. Tout le monde pense pouvoir prendre la place de l'entraîneur, mais c’est un métier extrêmement complexe, et nous on a beaucoup de respect pour les entraîneurs.

Un très bon entraîneur est-il révolutionnaire et à l’inverse un révolutionnaire est-il un bon entraîneur ?

Là on part sur de la philo ! Il n’y a pas pas besoin d'être révolutionnaire pour être un bon entraîneur. C’est ce qu’on explique dans un encadré avec Alex Ferguson : il y avait des points communs dans toutes ses équipes, il fallait mettre de la vitesse et de l'intensité, mais il était flexible sur les tactiques. Il n’a pas révolutionné le football mais il a gagné plus que tout autre. On peut récupérer des idées de gens en place, les adapter et les faire fonctionner. Le meilleur entraîneur, finalement, c’est celui qui gagne, ou celui qui fait avec ses moyens mieux que ce que l’on attendait.

Après, un révolutionnaire n’est pas forcément un bon entraîneur s’il n’affiche pas la flexibilité et les concessions qu’on évoquait et qui sont nécessaires pour réussir. Guardiola on le présente très souvent comme quelqu’un qui ne s’adapte pas, il a des grands principes qui sont toujours les mêmes, mais dans le détail, dans les manières qu’il a d’organiser ses équipes, on n’a pas vu du tout les mêmes choses à Barcelone, à Munich et à Manchester. Il y a une constante adaptation, c'est son plus grand mérite pour réussir à durer.

C’est quoi selon toi le futur de la tactique ?

On sera toujours surpris, mais ce qui est sûr c’est qu’il y aura toujours plus de vitesse, plus d'organisation, c’est ça qui nous frappe quand on regarde les matches de toutes ces époques, les matches sont plus intenses, les joueurs doivent réagir plus vite, courir plus longtemps. Le foot sera aussi déterminé par rapport à la limite physique des joueurs, et aussi par exemple ce que l’on autorisera avec les nouvelles technologies.

Sur le plan des idées, beaucoup d’entraîneurs estiment qu’on a fait le tour des systèmes de jeu, qu’on ne verra pas forcément beaucoup d’innovations, mais on pourrait imaginer des schémas asymétriques, avec trois joueurs sur un même côté plutôt que deux. À voir aussi s’il n’y a pas des apports à aller chercher dans d’autres domaines, comme les échecs ou le foot américain pour les coups de pied arrêtés.

Question bonus : est-ce que Pep Génésio mérite ce surnom ?

Je n’ai pas vu beaucoup de matches de Lyon, mais c’est vrai qu’on est peut-être un peu dur avec lui, il a des résultats qui commencent à parler pour lui. Mais ça rejoint ce que je disais, c’est tellement complexe ce métier, il faudrait être avec lui au quotidien pour voir ce qu’il essaye de mettre en place et si les joueurs sont réceptifs. C’est vrai que parfois, on ne ressent pas de schéma de jeu très précis. Mais c’est aussi à son honneur de mettre en valeur certains joueurs comme Fékir, et c’est ça qui est important : mettre les joueurs dans les meilleures dispositions possibles, et ses résultats en ce moment parlent pour lui.

Les Entraîneurs Révolutionnaires du Football sort le 2 novembre dans toutes les bonnes librairies. Il coûte 17,90 euros et fait 480 pages.
Vous pouvez retrouver Julien Momont, Raphaël Cosmidis et Christophe Kuchly régulièrement sur le site des Cahiers du foot ou dans l’excellent podcast Vu du banc.

Par Lucie Bacon, publié le 31/10/2017

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