Rencontre avec Elisa Parron, la jeune photographe qui explore le football et le rap

Elle n'a que 21 ans et a déjà une maturité et une assurance incroyables. Et surtout un CV déconcertant pour son jeune âge. Zlatan, Messi, Neymar, Booba et Nekfeu, entre autres, sont déjà passés devant son objectif. Rencontre avec Elisa Parron, jeune photographe bourrée de talent et d'ambition. 

Elisa Parron, Orelsan et Gringe / Instagram

Elisa Parron, Orelsan et Gringe / Instagram

Tu es jeune mais tu fais déjà des tournées avec les plus grands rappeurs français et tu es au bord du terrain pour les matches du PSG au Parc des Princes. Raconte-nous ton parcours pour en arriver là. 

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Je suis Suisse, je viens de Lausanne, j'ai fait une école d'art là-bas, une école de photo. J'ai adoré, j'y suis restée un an et demi. Ça devait durer quatre ans, mais au bout de trois mois, j'avais déjà fait des demandes pour aller prendre des photos dans des clubs de foot suisses. J'ai fait des photos pour 3 clubs, Lausanne, Sion et Genève, donc tous les week-ends j'avais au moins deux matches, c'était trop cool. En parallèle de ça, j'ai shooté mon premier concert de rap, 1995, en Suisse quand ils y passaient. J'ai rencontré les mecs, je suis restée en contact avec eux. J'allais souvent à Paris ensuite le week-end pour faire des photos pour des rappeurs que je connaissais. J'avais alors dû arrêter les photos de foot, mais je me suis aperçue que ça me manquait trop. J'ai contacté le PSG, je me suis dit "ah mais en fait à Paris, y a un club de ouf !" 

T'as tapé le plus haut possible directement en fait ? 

Ouais ! Comme quand j'ai commencé les photos de foot, les gens me disaient "vas-y, moi mon cousin il joue dans un club" et moi je disais "oui mais moi j'ai pas envie d'aller faire un club de campagne, je veux faire les vrais clubs, c'est plus intéressant".

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Pastore et Cavani / Photo : Elisa Parron

Pastore et Cavani / Photo : Elisa Parron

Et le PSG t'a répondu alors ? 

C'est trop bien tombé, ils m'ont répondu qu'ils cherchaient quelqu'un pour faire une série de photos un peu artistiques, ils voulaient changer des photos trop journalistiques. Ils m'ont répondu un peu du tac au tac et m'ont demandé de venir faire un essai. Je me suis dit "Wow facile, c'est trop bien ce pays !" parce qu'en Suisse on me faisait galérer. Après j'ai fait un essai, j'ai trop aimé, j'ai trouvé ça ouf.

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C'était quand cette expérience ?

Y'a deux ans. C'était une série en noir et blanc et c'est même pas les meilleures photos que j'ai faites. C'est ça qui est fou. C'est frustrant un peu. Je trouve que je me suis améliorée.

Thiago Silva et son fils / Photo : Elisa Parron

Thiago Silva et son fils / Photo : Elisa Parron

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Et ensuite, t'as fait quoi ?

J'ai quitté l'école. J'avais 19 ans. Je flippais un peu, j'ai parlé avec mon directeur qui m'a dit "tu sais, c'est pas parce que tu vas finir l'école que tu vas plus devenir photographe que si tu pars maintenant. Les opportunités, faut les saisir. Ce que tu fais, c'est ce que font les gens qui ont fini l'école ! Toi tu as tout ça, vas-y." J'ai arrêté l'école et entre-temps j'ai recroisé Orelsan en Suisse, que je connaissais déjà depuis longtemps. Il était avec les Casseurs Flowters, j'ai aussi rencontré Gringe et sa team. Je leur ai proposé de faire les photos de leurs concerts, ils m'ont dit "ouais trop bien!", je suis partie avec eux et j'ai fait toute leur tournée. Ensuite, je me suis installée à Paris, et là ça fait un an que j'y vis.

En parallèle, tu as travaillé aussi pour 1995 et le S-Crew ? 

1995, c'est quand j'étais à l'école que je faisais des photos pour eux. Quand j'ai arrêté l'école, je faisais la tournée S-Crew. Après la tournée de Orelsan qui était longue, j'ai fait pas mal d'artistes : Oxmo, Doc Gyneco, Disiz, JoeyStarr...

Tu as fait Booba aussi, il n'y a pas longtemps ? 

Oui ! J'étais la seule photographe pour son Bercy en décembre, devant 20.000 personnes, c'était très impressionnant. C'est le seul qui me laisse être à côté de lui sur scène.

Booba à Bercy / Photo : Elisa Parron

Booba à Bercy / Photo : Elisa Parron

Avec qui ça t'a le plus marqué de travailler ? 

Peut-être Nekfeu, car c'était le premier concert que j'ai fait. C'est celui que j'ai le plus vu et que je connais le plus parmi les artistes avec qui je travaille. En fait en photo, ce qui compte le plus ce sont les gens qui te laissent l'opportunité d'y aller. Et eux (1995, ndlr), et je les remercie, ils étaient jeunes aussi quand je les ai rencontrés, ils commençaient à devenir connus, et ils m'ont dit "viens quand tu veux, on te laisse des accréditations". C'est rien de dire ça, mais beaucoup disent non sans réfléchir.

Booba ça m'a aussi beaucoup marqué. J'ai un grand frère du coup j'écoute du rap depuis jeune car il en écoute aussi. J'écoute Booba depuis ses premiers albums et j'aimais trop ce qu'il faisait.

Pourquoi le foot et pourquoi le rap ? C'était des hasards ou vraiment des envies dès le départ ? 

Quand j'étais à l'école, et je m'en souviendrai toujours, une fille se pose à côté de moi à la rentrée et elle me dit "moi j'aime bien la photo de sport". Je la regarde, et je n'avais jamais imaginé que je pouvais faire de la photo de sport, dans ma tête pour moi la photo c'était que de la mode. Je ne pensais pas du tout à d'autres trucs. Dans ma tête, ça a tilté, je lui ai dit que je connaissais des footballeurs suisses, et je me suis imaginée que je prenais mes amis en photo. Je me suis dis que ça pouvait être trop marrant ! C'est cette fille qui m'a mis l'idée en tête pour le foot en fait. Et à côté de ça, dans mon école, il y avait un mec qui faisait des photos de concerts en argentique. Je les avais vues et j'aimais bien ce qu'elles dégageaient, donc j'ai voulu essayer.

"Tous les footballeurs aimeraient être rappeurs et tous les rappeurs aimeraient être footballeurs !"

Pour toi, est-ce qu'il y des points communs entre le rap et le foot, entre les deux milieux ? 

C'est drôle le fait que ce soit les mêmes mecs au final. Tous les footballeurs aimeraient être rappeurs et tous les rappeurs aimeraient être footballeurs ! Et ça m'aide, parce que si je bosse avec un rappeur et que je lui dis que je travaille aussi avec le PSG, je vais être plus crédible, ils vont trouver ça cool et avoir encore plus envie de travailler avec moi. Le foot c'est un peu différent, c'est tellement une grosse entreprise que les photos ne sont pas aussi personnelles avec eux qu'avec les rappeurs. Les rappeurs, quand je suis avec eux, je vis leurs concerts avec eux, je suis en loges avec eux. Quand je suis en tournée, je vis avec eux tout le temps. Alors que pour le foot, je viens pour les matches, je fais mes trucs et je m'en vais.

Et les rappeurs parlent beaucoup de foot entre eux, et tu en parles avec eux aussi ? 

Oui, on en parle tous entre nous. Ce qui est drôle, c'est qu'il y en a qui savent que je travaille pour le PSG, et les amis de rappeurs par exemple, qui sont là pendant les concerts, eux ne le savent pas. Et quand je commence à parler de foot, ils se disent "mais elle est sérieuse là cette meuf à parler de foot ? Comment elle connaît ce joueur ?" (rires) Ils sont drôles ! Quasiment tous les rappeurs avec qui j'ai travaillé sont pour Paris.

Orelsan / Photo : Elisa Parron

Orelsan / Photo : Elisa Parron

Toi t'es pour un club ?

Bah je suis pour Paris. Car en fait je ne connais que ça. Quand j'ai commencé à bosser pour Paris, je ne connaissais que Zlatan, hein. Et encore, quand j'ai voulu travailler avec le PSG, c'est parce qu'il y avait Beckham ! Je voulais le prendre en photo avant qu'il arrête, mais en fait c'était déjà trop tard, quand j'ai commencé il n'était plus là.

Tu évolues quand même, à travers le foot et le rap, dans des milieux assez masculins. Comment tu t'y sens ?

Moi ça ne me gêne pas. J'étais dans une école en Suisse où les garçons et les filles étaient amis, ça n'existait pas la drague, il n'y avait pas de petits amis. J'ai toujours été proche de garçons sans que ça soit bizarre. Maintenant ici ce n'est pas du tout comme ça, je me rends bien compte qu'il faut que je fasse gaffe. Mais les mecs arrivent à comprendre que je ne suis pas là pour me taper des garçons, ils comprennent que je suis sérieuse, que je travaille. Je fais des photos, c'est pas une excuse, je fais vraiment ça. Les rappeurs avec qui j'ai travaillé, ça s'est toujours bien passé, Gringe c'est devenu un de mes meilleurs amis, je l'adore, on se voit super souvent, c'est mon poto, mon grand frère un peu ! Orel(san, ndlr) pareil, il habite pas loin de chez moi. Y a pas de souci.

"Pour les rappeurs, je trouve ça super important que les mecs me fassent confiance, car c'est leur image qui est en jeu"

Comment tu fais pour installer une confiance entre tes sujets et toi, qu'ils soient rappeurs ou footballeurs ? 

Les footballeurs, c'est écrit dans leur contrat qu'ils doivent sourire et se laisser prendre en photo. Et puis moi je viens surtout pour les matches, donc ils ne font rien à part leur job. Pour les rappeurs, je trouve ça super important que les mecs me fassent confiance, car c'est leur image qui est en jeu, donc parfois ils se méfient. Moi je vois comment certains photographes travaillent. Il n'y a pas un vrai partage et la moitié des artistes vont dire "ah mais j'aime pas, je ne me trouve pas bien dessus". Moi je voulais faire des photos bien mais je voulais aussi que les mecs valident, j'ai pas envie qu'ils ne veuillent plus que je revienne. Il ne faut pas être égoïste quand tu fais des photos, c'est vraiment une question de confiance. 

Il y a d'ailleurs une photo que tu as prise de Nekfeu, quand il enregistre, qui est très connue aujourd'hui... Raconte-nous. 

Ils tournait un clip, il attendait que le cameraman arrive, il avait une grosse lumière sur la tête, et il ne voyait rien. Il demandait qui était derrière la lumière, j'ai dit que c'était moi. Il me cherche du regard, et là j'ai pris la photo. Et le résultat est trop bien. Elle a été utilisée partout, c'était drôle. 

Nekfeu / Photo : Elisa Parron

Nekfeu / Photo : Elisa Parron

Raconte-nous aussi comment ça s'est passé tes shootings avec le PSG. 

Les footballeurs ils font leur job, et moi je voulais faire pareil : prendre les photos et partir. Je ne suis pas à l'aise quand je ne connais pas donc je ne voulais pas m'incruster plus que ça. On est une vingtaine de photographes autour de la pelouse. Je viens au Parc, on a un espace avec que des photographes, je me mets souvent derrière le goal, je fais mes photos et je m'en vais.

Et tu n'as shooté que des matches en foot ?

Pour le PSG oui. Mais avant de les shooter, il s'est passé quelque chose de vraiment drôle. En Suisse un jour, un mec de l'UEFA m'envoie un mail. Il me dit qu'il aime beaucoup mes photos et qu'il organist un match amical entre le Brésil et l'Italie avant la Coupe du Monde au stade de Genève. Il recherchait donc un photographe, c'était pas vraiment ce que je voulais faire, c'était de la photo sponsor, mais il me dit que j'ai une accréditation pour une semaine d'entraînement et pour le match. Et là j'ai commencé à quitter l'école pour ça, je m'en allais à midi pour aller aux entraînements. Mais ça m'a confirmé pourquoi j'aimais ça. J'y suis allée, je me suis retrouvée à photographier le Brésil, je savais que c'était les meilleurs mais je connaissais que Kaka, rien d'autre ! Et Alves car il jouait au Barca. Mon père est fan de foot et il est de Barcelone, il me disait : "C'est incroyable, je veux venir avec toi!" Je me suis débrouillée pour le faire venir à un entraînement, il tremblait, il me montrait les joueurs.

Du coup, j'ai fait des photos et tout le monde était au même niveau, pour moi c'était tous des joueurs de fou, et je ne prenais pas en photo un mec en particulier plus qu'un autre. Et c'était trop bien car les Brésiliens sont hyper sympas... Même leur équipe de journalistes et photographes est sympa. D'ailleurs un jour, un des journalistes vient me voir et me demande de lui montrer mes photos. Il en voit une en particulier et me dit qu'il l'aime bien, je lui dis que moi aussi c'est ma préférée. Dessus il y avait Neymar, Kaka, Fred et Hulk qui se marrent, c'est pas une photo de foot, c'est un moment de vie. C'est ça que j'aime dans le foot, les moments de complicité.

Neymar, Kaka, Fred et Hulk / Photo : Elisa Parron

Neymar, Kaka, Fred et Hulk / Photo : Elisa Parron

Du coup, le lendemain matin à l'école j'imprime la photo et je vais à l'entraînement avec l'après-midi, je la montre au journaliste qui me dit qu'il faut la montrer à l'entraîneur (Luiz Felipe Scolari, ndlr) et aux joueurs. Il l'appelle à la fin de l'entraînement, il lui dit "regarde ce qu'elle a fait c'est trop bien!" L'entraîneur me demande de lui en donner une aussi, et là il appelle les joueurs qui arrivent un par un et qui disent en brésilien des trucs trop gentils, ils me proposent qu'on mange tous ensemble après à l'hôtel, trop chou ! C'est une des seules expériences où ils étaient détendus les footballeurs. J'aimerais trop refaire des trucs pour eux.

Dani Alves et Leo Messi / Photo : Elisa Parron

Dani Alves et Leo Messi / Photo : Elisa Parron

J'ai shooté le Barca aussi. Depuis toujours, je n'entends parler que de ce club, c'est l'obsession de mon père. Quand je suis allée au Camp Nou la première fois, c'était un truc de malade, je me suis réveillée, je tremblais, j'étais trop excitée. Il est tellement grand ce stade que je ne trouvais pas l'entrée médias, je galérais. J'arrive et c'est très impressionnant, car c'est comme un mur, c'est très haut. Tu as l'impression d'être enfermée dans un truc. Après en tant que photographe on est placé presque sur le terrain, quand Messi venait vers moi, je pouvais lui taper sur le cul, lui dire "allez mon gars ! allez!" Et c'est ça que j'ai trop aimé, c'est la proximité. En plus il fait chaud, tu bronzes en même temps que tu travailles. Et tu es proche du public aussi, tu es obligé de t'asseoir sinon derrière ils ne voient pas. Et ceux qui gueulent le plus ce sont les femmes enceintes et les enfants (rires).

Qu'est-ce que tu ressens quand tu es au bord d'un terrain et que tu prends des photos ? 

Je ne suis pas trop dans le match, et c'est un peu frustrant ! Je ne calcule même pas s'ils gagnent ou perdent, moi j'attends juste des goals ! Je suis derrière la cage des adversaires, là où le PSG marque, et je me demande tout le temps où le mec va aller s'il marque. Donc je pense à deux choses : "Faites qu'ils marquent et faites qu'ils viennent célébrer devant moi." Pour moi c'est les meilleurs moments quand ils marquent, car ils sont contents, ils se sautent dessus, parfois ils font des trucs bizarres, et j'adore ces moments de complicité. Ce que j'aime aussi prendre en photo c'est l'échauffement, car ils sont plus détendus, ils rigolent un peu entre eux, j'aime bien.

"Pendant un match, je pense à deux choses : 'Faites qu'ils marquent et faites qu'ils viennent célébrer devant moi'"

Comment tu aimerais évoluer dans le foot ?  

J'aimerais bien collaborer plus avec les joueurs, comme je le fais avec les artistes. Faire des photos vraiment pour eux, inédites d'eux. Comme ça ils peuvent les choisir et ils auraient des photos de bonne qualité pour leurs millions d'abonnés sur leurs réseaux sociaux ! Souvent c'est des photos de mauvaise qualité, c'est frustrant je trouve !

Il y a des joueurs ou des équipes en particulier avec qui tu aimerais travailler ? 

Pas plus que ça en fait. C'est clair que ceux que je connais j'aimerais les prendre en photo, mais je connais que les plus connus, je n'ai pas une super culture foot.

Tu aimerais suivre la Suisse pendant l'Euro ?

Ça ne m'intéresse pas trop non...

Tu préférerais bosser avec l'Équipe de France ? 

Ouais pourquoi pas. J'aime bien Mesut Özil sinon, j'aime bien sa tête en fait, j'aimerais bien le prendre en photo.

Tu as des projets ? 

En ce moment, je suis en pleine tournée avec les rappeurs. J'ai aussi shooté la pochette d'album de MHD récemment, après avoir fait celle des Caribbean Dandee, le groupe de JoeyStarr. Je suis aussi en train de réaliser un clip pour le rappeur américain présent sur la tournée de Nekfeu, 86 Joon. Et je fais une exposition cet été à Paris, je vais bientôt donner plus d'infos sur mes réseaux sociaux.

Sinon, avec le PSG, on est discussion pour faire un truc un peu plus concret plus tard. J'ai aussi été contactée par deux, trois agents de joueurs pour faire des belles photos des mecs. Ça c'est cool, c'est vraiment que je voulais faire !

Nekfeu / Photo : Elisa Parron

Nekfeu / Photo : Elisa Parron

Vous pouvez retrouver tout le travail d'Elisa Parron sur son site, son compte Instagram et sa page Facebook

Par Lucie Bacon, publié le 23/02/2016

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