Devenir pro, mythes et réalités pour les jeunes qui rêvent d'être footballeurs

Centre de formation, Clairefontaine ou club amateur : on a discuté avec un sociologue des façons dont les jeunes accèdent au foot.

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Devenir joueur pro entraîne nombre de fantasmes chez des jeunes qui rêvent de vivre de leur passion, d'être connus et riches. Sauf que si le foot est, pour le plus grand nombre, un loisir, il devient véritablement un métier à l'heure de signer un contrat professionnel. Avec tous les avantages qui vont avec, mais aussi les inconvénients.

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Car ce monde du travail très particulier n'est pas toujours rose pour des jeunes à peine sortis de l'adolescence. Même s'ils sont bien encadrés, les échecs sont nombreux. Pour faire le point sur ce monde qui fait à la fois rêver et déchanter, on a interrogé Frédéric Rasera, sociologue qui s'est intéressé au quotidien des joueurs de foot professionnel. 

Football Stories ⎜ On l’oublie souvent mais le football professionnel est un travail pour les joueurs, alors comment on entre sur le marché du travail à 15 ans parfois, à 16 ou 17 ans souvent ? 

Frédéric Rasera ⎜ En France, il faut déjà avoir en tête que c’est un univers professionnel très organisé, encadré par l’État : il y a des centres de formation rattachés aux clubs professionnels et des dispositifs de formation rattachés à la fédération, comme Clairefontaine. Ça, on peut dire que c’est la voie royale pour entrer dans le métier de footballeur. De fait, ça implique, pour les joueurs et leur famille de s’orienter tôt en vue d’une carrière professionnelle.

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Ces dispositifs sont déjà très sélectifs, on est déjà des élus, en quelque sorte, quand on arrive à accéder à cet univers-là. Mais au final, très peu d’entre eux arrivent à signer un contrat. La particularité du football professionnel, contrairement à d’autres formations d’élite, c'est donc la très grande incertitude liée à cette sélection. 

Il faut voir aussi la question des autres voies possibles d'accès au métier : dans le football, il y a l’espace professionnel avec les institutions que je viens d'évoquer, mais au delà de l’élite, il y a le football amateur, dont une partie est professionnelle au sens sociologique. C’est un espace où les jeunes peuvent accéder, mais c’est très précaire, avec des contrats de travail très courts, lorsqu'ils existent. C’est une entrée moins légitime et très fragile, mais susceptible d'attirer les joueurs qui ont peu de ressources sociales et scolaires.

Il ne faut toutefois pas avoir une vision trop misérabiliste. Pour des  joueurs issus de familles modestes, le foot amateur, ce n’est pas rien, et il y a des jeunes joueurs qui n’ont pas réussi en centre de formation qui arrivent à retrouver un plus petit club et, grâce au foot, un travail, même si pas forcément celui qui était initialement  voulu. Le foot peut être une ressource rentable, même par le monde amateur, pour des jeunes qui viennent d’un milieu modeste. 

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Quelles sont les difficultés et les risques pour ces jeunes footballeurs ? Est-ce que le monde du football professionnel est bienveillant avec les jeunes ? 

Quand on pointe la spécificité du métier de footballeur, comme j’ai pu le voir dans mes enquêtes, on est dans un monde enveloppant. Ce que je trouve intéressant, c’est que cela pose des questions en terme de mobilité sociale, c’est-à-dire qu’on a des jeunes majoritairement issus de milieux populaires, qui accèdent à une certaine élite. Mais ce caractère enveloppant fait qu’ils sont souvent ensemble, donc ils ne changent pas nécessairement d’univers.

Et la question de l’argent est intéressante : on a des jeunes joueurs qui deviennent riches mais qui restent dans un milieu qui est celui qu’ils connaissent depuis très longtemps, et leurs sociabilités sont souvent issues des sociabilités du monde du foot, et pour nombre d'entre eux, il restent ancrés dans les classes populaires.

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Comme cet univers de formation est très enveloppant, les jeunes footballeurs sont-ils mieux accompagnés que les autres jeunes, dans d’autres mondes du travail ? 

Mieux accompagnés, je ne sais pas. Des institutions, comme la FFF ou le syndicat des joueurs, mettent en place des formations pour qu'ils arrivent à mieux gérer leur carrière. Et puis, quand on regarde les carrières des joueurs, ils ont rapidement un agent. Et ce que l’on voit souvent, c’est qu’un jeune joueur qui ne donne pas satisfaction, il n’est pas très intéressant pour un agent. C’est le cas de beaucoup de jeunes joueurs qui n’ont pas réussi à signer pro et qui m’ont dit qu’ils avaient été oubliés par leur agent quand ils n’étaient plus intéressants à ses yeux. 

Ce que je vois aussi, c’est que des jeunes gagnent rapidement des sommes conséquentes pour le milieu d’où ils viennent, avec des contrats particuliers, et concrètement, quand on ne vient pas d’un milieu où on est habitué à gérer des telles sommes, c’est compliqué. Par exemple, j’ai vu des joueurs ayant une certaine honte ou de la culpabilité car, lors de leurs premières années, ils ont eu des problèmes financiers, notamment avec les impôts.

Pensez-vous qu’avec cette entrée tôt dans le monde du travail, les footballeurs sont plus matures rapidement ? 

Je ne sais pas si on peut dire mature, mais ce qui est sûr, c’est qu’on voit les effets de l'entrée sur le marché du travail sur "l’âge social" des joueurs : rapidement, ils se mettent en couple ; le modèle familial peut être une aspiration personnelle, mais ils peuvent le faire car ils ont rapidement de l’argent. Et c’est quelque chose qui est fortement encouragé par le milieu professionnel aussi.

Les joueurs sont de plus en plus exposés médiatiquement, à l’heure des réseaux sociaux. Cette surexposition est-elle dangereuse pour les jeunes ? 

J’ai majoritairement fait mes enquêtes au début des années 2010, les réseaux sociaux n’étaient pas encore si présents. Mais j’ai pu étudier le rapport des joueurs aux médias, et ce que j’ai vu c’est que tous les joueurs ne s’investissent pas de la même manière : cela dépend des dispositions langagières, et il y a aussi la peur du mépris si on fait des fautes. Il y a des profits à jouer le jeu des médias, car ça participe à la visibilité du joueur, mais il y a des risques.

Constate-t-on, après leur carrière, des difficultés sociales et économiques pour les footballeurs, qui ont commencé tôt à travailler ? 

Là encore, ça dépend des types de carrière, car c’est un univers très inégalitaire : cette très forte individualisation, on la retrouve après la carrière, et c’est en lien avec les trajectoires sociales, selon le milieu d’où l’on vient, si on a suivi des études, comment on a géré les ressources économiques acquises, etc. 

Ce que je vois dans mon enquête actuelle sur l'après-carrière, ce sont des parcours très hétérogènes, il ne faut pas penser en terme d’échec ou de réussite, mais on voit des processus. Une des questions qui se pose, c’est de réfléchir dans quelle mesure le passage par le monde du foot pro peut être un moyen d'ascension sociale, ou est-ce que pour certains, il y a un retour au milieu d’origine.

Par Lucie Bacon, publié le 15/11/2019

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