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"Cavani, c'est un peu un ovni" : entretien avec Romain Molina, auteur du livre "El Matador, Cavani"

Avec ses vaches et ses orchidées, le plateau de l’Aubrac n’a rien, a priori, de la destination idéale pour un footballeur. Pourtant, Edinson Cavani a fait de ce lieu propice à la chasse son meilleur moyen de se ressourcer. C’est ainsi que l’Uruguayen cultive sa différence avec les autres joueurs de sa caste, et c'est certainement ce mystère qui a intrigué et inspiré Romain Molina pour l’écriture de son quatrième ouvrage, El Matador, Cavani.

Tout fraîchement auréolé du Prix Renaudot, Olivier Guez racontait, en 2014, dans l’excellent Éloge de l’esquive, comment la ségrégation raciale et l’identité historique des Brésiliens ont fait d’eux de redoutables dribbleurs. Il y a un peu de ça chez Molina : “pour réellement comprendre Cavani, il faut savoir ce qu’est un Uruguayen de l’interior”, explique-t-il en citant le chanteur uruguayen Parajo Canzani. Le foot est rarement une priorité chez les gamins de l’interior, c’est-à-dire ceux qui ne vivent pas à Montevideo, la capitale du pays, comme Pepe Mujica, l'ancien président du pays qui préférait rester vivre dans sa ferme avec le salaire minimum. Confidences avec Romain Molina autour du mystère Cavani.

Football Stories | Depuis que tu as commencé dans le milieu, les joueurs aux histoires un petit peu atypiques t'ont toujours fasciné. Pour ce livre, tu as finalement réussi à trouver un joueur qui est l'un des meilleurs au monde, mais qui cultive une certaine différence avec les autres... 

Romain Molina | La carrière d'Edinson Cavani n'est pas incroyable non plus, elle est très linéaire, même s'il y a son transfert complètement dantesque à Palerme. Mais surtout, tous les mecs de son entourage - le meilleur exemple étant son demi-frère Walter - sont très originaux. Il faut dire que Cavani est quand même super paradoxal. Dans son jeu, par exemple : aucun 9 n'est comparable à lui dans le style. Morgan De Sanctis (son ancien coéquipier à Naples) me disait que Vicenzo Iaquinta était aussi un très bon attaquant au niveau du travail défensif. Mais ce n'était pas un buteur qui mettait plus de 15, 20 buts par saison. Dans ce style-là, Cavani est le seul à planter autant. Et au delà de ça, c'est un homme assez mystérieux. Ce que j'aime bien sûr, c'est que pour une star de son calibre, son entourage est très libre.

Mais Cavani n'est clairement pas comme les autres. Il a un côté presque mystico-intellectuel, comme quand il déconseille à Lucas Digne de se doucher rapidement comme lui, car il considère que c'est le moment de la journée le plus propice à la réflexion. C'est pour cela que je devais m'intéresser à l'Uruguay pour comprendre le joueur. Si tu n'abordes pas l'homme avec un aspect culturo-social, non seulement tu vas louper un truc, mais en plus tu auras du mal à obtenir la confiance des proches du joueur.

Comment as-tu justement réussi à te faire accepter par Walter, le demi-frère et représentant de Cavani, qui ne s'est exprimé que deux fois, très brièvement, dans les médias français ?

Au début, on m'a donné son numéro, je l'ai contacté et il m'a répondu assez vaguement. Il n'a pas trop compris mon projet au départ. Et j'ai eu la chance que des gens de Salto, la ville natale de Cavani, aient alors essayé d'en parler à Walter, pour lui expliquer l'idée. Un peu plus tard, Walter me rappelle, on accroche plutôt bien ensemble, et il me promet d'en parler à Edinson, qui valide mon projet ensuite. Et le pire, c'est qu'il n'a rien lu du livre, alors qu'il aurait pu. Il m'a fait confiance à 100 %. Je pense qu'il a dû apprécier le fait que je m'intéresse énormément au pays, et finalement peu à Edinson. Au début, il m'a demandé "Mais pourquoi tu veux parler de moi ?" Je lui ai expliqué que partout Edi raconte que son frère est son idole ! Et tout le monde me répétait qu'il faut comprendre Walter avant de raconter Edinson. Car Walter est comme son frère. Il respire la gentillesse. 

Comment cela s'est passé pour toi niveau organisation ? Tu as recueilli énormément de témoignages, que ce soit des coéquipiers (Balzaretti, Kagelmacher, De Sanctis, Pastore, Meunier...), des entraîneurs (Mazzarri, Ferrín...), ou encore des journalistes ou des membres de sa famille.

J'avais 4, 5 mois pour tout faire. Tout est parti du Ferro Carril, un de ses premiers clubs, que j'avais contacté, et qui m'a répondu dans un très long mail rempli de numéros. Et puis comme d'habitude, j'ai réussi à trouver des joueurs en D2 colombienne ou en D3 espagnole, grâce à mon réseau... Vraiment, je n'avais jamais imaginé recueillir autant de témoignages. J'ai la chance d'avoir également reçu beaucoup d'aide pour les interviews en italien. Mais je ne te cache pas que parfois pour la retranscription ça pouvait se corser (rires) ! Par exemple, le premier préparateur de Cavani me parle pendant trois heures et demi, à me raconter des histoires rocambolesques mais passionnantes. Ce n'était pas facile mais j'ai beaucoup appris de ces gens-là. En France, on compare ces passionnés-là - je pense tout de suite à des hommes comme Marcelo Bielsa ou Omar Da Fonseca - à des extraterrestres. Mais ils parlent de foot d'une manière bien plus émotionnelle et artistique.

Tu consacres vraiment une très grande partie du livre à l'enfance de Cavani, en passant par ses années en jeune jusqu’à son arrivée à Naples… Et finalement tu parles beaucoup tactique à la fin du bouquin. On sent une volonté de ta part de te démarquer un peu des biographies classiques, tout en restant très complet.

Oui, c'est vrai, mais j'ai également voulu insister sur la nécessité d'avoir des personnes pas spécialement proches de Cavani, pour montrer également sa face un peu négative, comme son côté un peu froid et bougon dans un vestiaire... Attention, c'est loin d'être un salaud en dehors du terrain en revanche : quand tu ne médiatises pas toutes les actions caritatives que tu entreprends, c'est que tu as forcément une conscience.

Quand je parle à son frère du jeune sans-papiers qu'Edinson prend sous son aile après l'avoir rencontré devant un supermarché et qu'il engage comme majordome, il me dit que c'est tout à fait normal, et qu'il n'y a rien d'étonnant à vouloir aider les gens. Mais oui, je n'ai rien voulu oublier, comme son transfert totalement rocambolesque à Palerme par exemple. J'ai même dû appeler la police au Paraguay, il y avait des rumeurs comme quoi sa mère avait été séquestrée pendant la transaction ! Mais je parle aussi de la tactique de Mazzari à Naples, ou sa relation avec Ibrahimovic. C'est vraiment ce que je voulais faire.

Tu cites au début le chanteur uruguayen Pajaro Canzani, qui estime que "pour réellement comprendre Cavani, il faut savoir ce qu’est un Uruguayen de l’interior.” C’est de ce principe dont tu es parti pour façonner ton livre ?

La plus grande partie de mon livre est consacrée à ce sujet. C'est vrai que j'ai pris un risque de beaucoup m'éloigner du foot dans les premières pages, où je ne parle que de l'Uruguay, avec même des chapitres consacrés à des anciennes stars déchues du pays, comme Elías Ricardo Figueroa. Mais mon éditeur sait que je suis un peu taré, donc j'ai cette chance-là (rires) !

Canzani, c'est un des premiers mecs que j'ai interviewés. Et quand il me parle de l'interior, je comprends de suite : il faut savoir que l'Uruguay est un petit pays, où 40 % de la population vit à Montevideo. Tout y est centralisé. Ces gens-là sont heureux quand on leur parle de l'interior. Je suis persuadé qu'après sa carrière, Edi ne retournera pas à Montevideo, mais à Salto ! Ils sont amoureux de leur ville, et c'est de là que lui est venue sa personnalité basée sur le sacrifice et le don de soi, et cet amour de la nature, de la terre. Pour rigoler, certains coéquipiers du PSG lui disent qu'il deviendra président de l'Uruguay un jour ! Ce n'est pas son truc, mais c'est pour te dire que pour lui, c'est l'Uruguay avant tout.

Sa simplicité t'a-t-elle parfois surpris ?

Rien que l'anecdote à Rambouillet est incroyable. Vincent, l'un des intendants du PSG, discute avec lui de pêche, et lui explique qu'il y a un étang à Rambouillet, à une cinquantaine de kilomètres de Paris. Et Cavani répond "on fait ça quand ? J'arrive !" Il est arrivé en vraie tenue de pêcheur, tandis que l'intendant était avec sa vieille 406. Et il s'est mis au bord de l'étang pour pêcher des poissons-chats. Ils ont parlé deux, trois heures, il y avait sa mère à côté, et il était trop heureux. Mais au-delà de ça, ce qui m'a surpris, c'est que partout où il est passé, tous les employés l'adorent : les femmes de ménage, les intendants, les physiothérapeutes... Tout le monde te dira qu'il est incroyablement humain. Et ça, ça surprend. Grâce à tout cela, j'ai ainsi pu apprendre que Pastore était également un des rares joueurs autant appréciés de tous. Il est vraiment comme lui sur plusieurs points.

Comment justement vit-il cette différence avec ses coéquipiers du PSG ? Tu racontes dans le livre que quand ses amis vont à Las Vegas, lui préfère aller dans un village sans saveur de Macédoine...

Il va bientôt aller en Bourgogne là parait-il. Je suis certain qu'il connaît mieux la France que ses coéquipiers français (rires) ! Mais c'est pour ça qu'il est un peu considéré comme un ovni. Les soirées d'équipe, ce n'est pas son truc. Lui ce qu'il aime, c'est la nature. Je vais te raconter une anecdote qui n'est pas dans le livre, tiens : un jour, l'intendant de la sélection uruguayenne le prévient qu'un de ses collègues va venir à Paris, et qu'il voudrait peut-être son maillot. Ce mec bosse dans l'intendance avec lui, mais son rôle est vraiment marginal dans l'équipe, c'est presque l'intendant de l'intendant. Cavani a dû le croiser une fois ou deux. Mais qu'importe : il ne dit rien, il va lui-même le chercher à l'aéroport, lui fait visiter la ville et l'invite à manger chez lui ! Il est incroyable. 

C'est certainement le plus humble et le plus simple du PSG. Ne serait-ce que pour les petits fours distribués dans les salons du Parc des Princes, le clan Cavani reste dans son coin, alors que certains se jettent sur la bouffe et profitent au maximum. Mais il y a un décalage avec ses coéquipiers, c'est vrai. En même temps, lui qui adore l'alpinisme, on le voit mal discuter de l'Himalaya avec certains des coéquipiers. Récemment, il est allé au musée Monet, par exemple. 

Sa manière de se donner systématiquement à 100 % que tu expliques bien dans le livre, associée à sa passion de la tactique, feraient-elles de lui un bon coach ? Comment vois-tu son après-carrière ?

Il est tactiquement très bon, c'est vrai, il étudie beaucoup le jeu et il adore les séances vidéo, contrairement à d’autres. Mais il faut dire que tout cela vient de la culture uruguayenne, fortement inspirée par l’Italie, où il a joué avec des mecs qui adorent la vidéo, donc forcément, il a baigné là-dedans. Mais sincèrement, je ne pense pas qu’il restera dans le foot. Il ouvrira probablement des plantations à Salto, ce sera vraiment un homme de la terre. Tu sais, en France, le terme "paysan" est un peu péjoratif, mais pour lui et pour ceux qui viennent de l’interior, c’est presque un compliment. La nature, la pêche, toutes ces activités sont nobles pour lui. Donc forcément tu imagines qu’avoir des conversations sur des poissons-chats avec des joueurs du PSG… Il a du mal. C’est pour ça qu’il s’entend bien avec les intendants, ou avec Javier Pastore, qui est un peu comme ça aussi.

Quels retours tu as eu sur ton livre, et quel bilan en fais-tu ?

Les retours sont assez dithyrambiques, et je suis très content. J’ai pris un risque, car je venais de terminer le livre sur Emery, et quand je l’avais fini, j’ai compris que j’avais beaucoup d’exigence dans mon travail. Je me donne vraiment à fond dans ce que je fais, je ne vis pas à Paris, et je n’ai pas besoin de 3 000 euros par mois. Je fais aussi ce sacrifice financier et j'aime ce quotidien, alors quand j’ai relu le livre sur Cavani, je me suis dit "c’est exactement ce que je voulais faire". Pourtant, le risque, c'était un peu le côté ovni de la première partie du bouquin. Mais un journaliste m’a récemment demandé à qui s’adressait mon livre. C’est un ouvrage comme il s’en écrit en Angleterre, et c’est le meilleur compliment qu’on puisse me faire.

El Matador, Cavani, de Romain Molina, disponible depuis le 2 novembre aux éditions Hugo Sport, 17 euros, 256 pages

Mes doigts se baladent sur le clavier comme un ballon dans les pieds de Bouna Sarr.