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Entretien avec Les Dégommeuses, l’association qui met un carton jaune aux discriminations

Discrimination, sexisme, homophobie ou manque de médiatisation du foot féminin : les combats des membres de l’association Les Dégommeuses sont nombreux. Elles nous ont raconté leur engagement et les actions qu’elles multiplient, avec ou sans ballon au pied.

Le 18 octobre dernier, Les Dégommeuses ont publié un message sur Facebook, accompagné des hashtags #metoo et #ustoo, dénonçant les agressions que certaines membres de l’association ont pu subir sur un terrain de football. Un symbole du combat que mènent Les Dégommeuses depuis la création officielle de l’association, en 2012.

Cécile Chartrain et Marine Rome, les deux coprésidentes de l’association, ont accepté de nous raconter leur lutte permanente contre toutes les discriminations qui peuvent pourrir le football, sport au travers duquel elles s’expriment et se libèrent.

Football Stories | À quand remonte votre amour pour le foot et votre engagement dans ce sport ?

Marine Rome | J’ai toujours adoré le foot. J’ai commencé à 12 ans, et j’ai eu la chance de trouver un club chez moi, en Auvergne, qui avait une section féminine. Je jouais trois fois par semaine dans une équipe de bon niveau, puisqu’on était en D2. C’était vraiment ma vie quand j’étais ado, mais j’ai dû arrêter quand j’ai commencé mes études supérieures. Le football m’a appris énormément de choses, notamment à prendre confiance en moi et à avoir un esprit collectif dans mon travail.

Cécile Chartrain | Je suis passionnée de foot depuis l’enfance. C’est le premier terrain sur lequel j’ai eu à faire face au sexisme, et à la lesbophobie un peu plus tard. J’ai joué au foot de 7 à 13 ans avec des garçons. Peu de filles jouaient au foot à l’époque et j’étais la seule fille du district en Bretagne.

Et puis à l’âge de 13 ans, je n’ai plus eu le droit de jouer au foot avec les garçons, et on s’est alors posé la question de savoir si je devais jouer avec les filles ou pas. Mais j’avais tellement intériorisé le sexisme que je me disais que jouer avec les filles après avoir joué avec les garçons, ça allait être forcément synonyme de régression. Je n’étais pas en capacité d’analyser les choses comme aujourd’hui, il m’a fallu quelques années et quelques lectures féministes pour revenir là-dessus.

"Faire quelque chose pour bousculer ce milieu du football, qui reste quand même très conservateur, sexiste, homophobe et raciste"

Et puis il y avait une équipe féminine qui se montait à Lorient, à 20 kilomètres de chez moi, mais on avait dit à mes parents que je ne devais certainement pas y jouer, parce que ce serait un nid à lesbiennes. Toute cette accumulation a fait que je me suis éloignée du football jusqu’à mes 25 ans à peu près. Mais au final, ces expériences m’ont donné envie de faire quelque chose pour bousculer ce milieu du football, qui reste quand même très conservateur, sexiste, homophobe et raciste, y compris dans le foot féminin.

Comment en êtes-vous arrivées à vous intéresser au foot féminin ?

Cécile | Je regardais beaucoup le foot masculin quand j’étais plus jeune, et justement, en même temps que mon avancée féministe, j’ai trouvé plus d’intérêt au foot féminin. Aujourd’hui, il y a plus de moyens qu’auparavant. Les filles sont mieux entraînées et jouent mieux, le niveau est meilleur, il suffit de voir les résultats. Il y a moins de 10-0 qu’avant. Quand on voit le fric qu’il y a dans le foot masculin et ses nombreux débordements, on est contentes de revenir aux vraies valeurs du ballon à travers le foot féminin.

Vous avez donc créé Les Dégommeuses, avec la lutte contre l'homophobie comme un de vos principaux combats. Pour vous, elle est surtout présente dans les tribunes, dans lesquelles il y a beaucoup de banderoles ou de chants hostiles, mais pas seulement. 

Marine | C’est le problème de l’homophobie ordinaire. Il est communément admis que les supporters sont homophobes, et que personne n’a donc rien à redire. En France, on est très en retard là-dessus, contrairement à des prises de conscience un peu plus larges, comme cela existe en Angleterre. Il y a eu l’exemple de l’affaire Aurier, qui a eu des propos homophobes [lorsqu’il a traité Laurent Blanc de "fiotte", ndlr], et ça ne posait aucun problème à personne, ni aux journalistes, ni aux supporters.

Cécile | On a d’ailleurs publié une tribune dans Libération pour expliquer pourquoi les propos de Serge Aurier étaient clairement homophobes, et pourquoi le traitement médiatique de cette affaire n’était pas satisfaisant. Ce que disaient les journalistes ou les commentateurs sportifs autour de cette affaire, c’est que ce n’était pas si grave, car c’était comme ça qu’on parlait dans les banlieues. C’était donc un traitement à la fois homophobe et raciste de l’information.

Le football masculin manque aussi d’un coming out de grande ampleur selon vous…

Cécile | Quand on est une personnalité en France, on pense qu’il ne faut pas trop parler de sa vie privée. Ceci dit, beaucoup de mecs s’affichent avec leurs femmes, mais on ne voit jamais de couple homo ! L’autre raison, c’est que les clubs posent des règles. Les joueurs doivent faire très attention à leurs propos, tout ce qui sort du cadre et de la norme est soumis à la loi du secret.

Je pense que dans le foot féminin professionnel, il y a des équipes dans lesquelles il y a des lesbiennes, et même nous on le sait, alors qu’on ne joue pas à ce niveau. Elles font leur vie à côté et n’en parlent pas publiquement. Cela peut nuire à l’image de l’équipe, et conforter le stéréotype "lesbiennes = footballeuses" et "footballeuses = lesbiennes". Il faut lutter contre les stéréotypes, mais aussi contre les formes de normalisation.

"Un dirigeant d’un think tank m’a dit : 'Si je prenais ma douche avec un homosexuel, je ne serais pas très à l’aise'"

Vous pensez que le regard des coéquipiers peut jouer aussi ?

Cécile | Je vais vous raconter une anecdote à ce sujet. J’ai rencontré le dirigeant d’un think tank, assez engagé sur les questions de sport et de citoyenneté, avec qui j’ai parlé de ces questions d’homophobie dans le football. Il m’a dit "À titre personnel, si je prenais ma douche avec un mec et que j’apprenais qu’il était homosexuel, je ne serais pas très à l’aise." C’est hallucinant venant de quelqu’un censé être engagé. Comme s’il était impossible de contrôler des pulsions et que l’homosexualité signifiait une sexualité débordante.

D’ailleurs, l’association est-elle composée uniquement de membres homosexuelles ?

Cécile | Non. Il y a principalement des personnes lesbiennes ou trans, mais il y a des filles qui s’engagent chez nous juste parce qu’elles sont féministes et se reconnaissent dans nos objectifs et nos valeurs.

Quelles actions mettez-vous alors en place pour lutter contre ces discriminations ?

Marine | On a organisé un tournoi en avril dernier, qui s’appelle "Foot For Freedom". L’idée était de revenir un peu sur les terres de chacune des Dégommeuses. On est donc allées en Auvergne, chez moi, et on a fait un tournoi avec des réfugié·e·s du coin, avec comme objectif de jouer ensemble contre le racisme et contre l’homophobie. Pour montrer que le sport est capable de rassembler ce monde-là. C’était très fort comme journée.

Cécile | C’est important cette action dont parle Marine. On est là pour dénoncer les comportements racistes, homophobes, discriminants, mais on se questionne aussi en interne. Justement, on a mis en place tout un dispositif pour favoriser la pratique sportive chez les femmes réfugiées, et on en accueille pas mal dans notre équipe. Parmi les mesures qu’on a mises en œuvre, il y a le fait de proposer une exonération à l’inscription, de payer tous les déplacements, et de prendre en charge les pass Navigo, pour que les filles puissent venir sans se poser la question des dépenses que cela va engager. Et pour nous, c’est très important d’être proactif sur ce sujet, et pas seulement de se contenter de dénoncer ou d’analyser.

Il y a désormais des femmes arbitres dans le foot masculin, des journalistes, des entraîneuses, des dirigeantes, et le Mondial féminin 2019 aura lieu en France. Sentez-vous qu’il y a un réel changement ?

Marine | Ça commence à changer, on est ravies de la nomination de Corinne Diacre à la tête de l’équipe de France. On espère qu’il y aura de plus en plus de responsabilités confiées aux femmes, dans les fédérations, à des postes dirigeants, mais aussi des entraîneuses, des arbitres… Et il faut aussi que les licenciées augmentent. On est persuadées que le foot est un super outil d’émancipation.

Et le Mondial est une super nouvelle. On est vraiment ravies d’avoir cette Coupe du monde. Il y aura une ferveur populaire très forte, et on espère que l’équipe de France fera un bon résultat, que cela permettra aux gens de découvrir ce sport. On est assez enthousiastes, et surtout, on espère réussir à porter nos messages pendant cet événement. Ça nous fera donc une belle fenêtre de tir pour Les Dégommeuses.

"Le chiffre de couverture du foot féminin dans les articles foot est seulement de 2 %"

Une membre des Dégommeuses, Alice Coffin, a sorti une étude très poussée dans laquelle elle analyse la couverture du foot féminin dans les pages sportives des quotidiens français…

Marine | C’était vraiment important pour nous de faire cette étude. Elle a été menée sur plusieurs semaines, et montre des éléments très intéressants sur la couverture du foot féminin, qui est pour le moins assez minime en France.

Cécile | Une donnée toute simple : parmi les journaux qu’elle a analysés, qui étaient aussi bien nationaux que régionaux, le chiffre de couverture du foot féminin dans les articles foot est seulement de 2 %. Tout le reste est consacré au foot masculin. Il y a eu cette analyse quantitative, mais aussi une analyse qualitative. Elle a montré différents aspects du sexisme dans le foot.

Marine | Les photos par exemple. Ce sont toujours des mecs qui sont mis en avant, c’est assez fascinant. C’est toujours le coach, ou même le jardinier ! Mais on ne montre jamais les joueuses, on ne montre jamais les pros. Ou alors on les montre de dos. Et de la même façon, on interroge toujours les mecs. Souvent une interview du coach, du président. Mais pourquoi ne va-t-on pas chercher la capitaine, la gardienne ? C’est un peu dommage.

Vous avez déjà reçu le soutien de certaines joueuses de l’équipe de France dans tous vos combats ?

Cécile | Pas vraiment, aucune joueuse ne soutient Les Dégommeuses. Je pense que c’est compliqué pour elles. Je ne sais pas si elles nous connaissent, déjà. Pour tout vous dire, il y a quelques années, on a cherché une marraine, donc on s’est adressées à différentes joueuses de foot, y compris celles qu’on savait lesbiennes. La seule qui nous a répondu gentiment, c’est Laura Georges, mais elle a décliné l'invitation. Peut-être parce qu’il n’y avait pas d’enjeu pour elle, et que le risque était moindre par rapport à sa sexualité, comme elle est hétéro. Les autres craignent certainement de s’associer à nous, parce qu’elles savent qu’on a cette identité publique féministe et lesbienne et ont peur que cela leur porte préjudice. Au final on a seulement trouvé un parrain : Lilian Thuram. 

Mes doigts se baladent sur le clavier comme un ballon dans les pieds de Bouna Sarr.